Chandail à même la peau, jean, sandalettes, bague au
pied... Belle, naturelle et sans manières, Anoushka Shankar a
la fraîcheur de sa jeunesse. Sa décontraction et ses rires
tranchent avec la suite feutrée du grand hôtel parisien où
elle reçoit. La musicienne indienne est venue pour préparer le
premier concert qu'elle va donner, avec son père Ravi Shankar,
le 23 mai au Théâtre des Champs- Elysées.
C'est dans ce
même Théâtre des Champs-Elysées que le grand maître du
sitar, l'instrument-roi de la musique hindoustani, apparu dans
sa forme actuelle vers le milieu du XVIIIe siècle
en Inde, a joué pour la première fois en public, le
3 mars 1931.
Il avait 11 ans, était instrumentiste et danseur dans la
troupe de son frère, Uday Shankar, alors installé dans la
capitale française. Personne ne pouvait à cette époque
imaginer que le jeune garçon allait devenir l'un des principaux
artisans de l'émergence de la musique indienne en Occident et
de sa popularisation auprès de la jeunesse, après sa rencontre
avec les Beatles (en particulier George Harrison, à qui il
enseignera l'art du sitar), puis sa participation au festival de
Woodstock (1969) et au concert pour le Bangladesh (1971).
Comment Anoushka Shankar vit-elle sa filiation avec une légende ?
Etre "la fille ou le fils de..." peut être un
sésame. Cela peut aussi alimenter une très forte pression :
"Il y a ceux qui, admirant mon père, disent que je dois
lui succéder, être la meilleure possible pour porter et
transmettre son héritage, et puis d'autres qui se fichent de
savoir si je joue bien ou moins bien. Le fait que je sois la
fille de Ravi Shankar leur suffit." Son seul souci est
d'être à la hauteur de l'enseignement que lui a transmis son père,
même si elle avoue, au travers d'un sourire gêné de petite
fille fautive, ne pas travailler aujourd'hui son instrument avec
suffisamment d'assiduité.
L'apprentissage d'Anoushka commence comme celui de tous les
instrumentistes issus de familles de musiciens. C'est-à-dire tôt.
Née à Londres en 1981, elle vit, à partir de ses 7 ans,
une partie de l'année à New Delhi. Elle a neuf ans lorsque son
père entreprend de l'initier au sitar. Elle sera son disciple,
il sera son gourou, celui qui dans tradition de la musique
classique indienne transmet son savoir par un enseignement
rigoureux et long (lui-même restera près de sept années auprès
de son propre gourou, "Baba" Allauddin Khan). A aucun
moment, elle ne s'est sentie contrainte. "J'ai beaucoup
aimé la manière dont mes parents m'ont préparé à la
musique. Ils ne m'ont jamais rien imposé. On m'a simplement présenté,
exposé des choses. J'avais des aptitudes, ils voulaient donc
que j'essaie."
Avec une fierté émue, Ravi Shankar présente en 1995 sa
fille à son public, à New Delhi. Le maître fête cette
année-là son soixante-quinzième anniversaire et publie un
coffret de quatre albums, In Celebration, dans lequel on
entend, pour la première fois au disque, Anoushka Shankar. En
1997, elle participe à Chants of India, produit par
George Harrison -"pour moi un disciple, un fils et un
ami", confiera à l'époque Ravi Shankar, qui sera présent
avec sa fille au concert collectif donné, à la mémoire de
l'ancien Beatle disparu le 29 novembre 2001, au Royal
Albert Hall de Londres (Le Monde du 2 décembre
2002).
"JE NE SAIS PLUS TROP OÙ J'HABITE"
En 1998 paraît le
premier disque de la jeune virtuose. Depuis trois ans, outre ses
prestations au côté de son père, elle mène une carrière
personnelle, affirmant un style brillant et vigoureux. On l'a
entendue sur scène aux Etats-Unis, au Japon, en Malaisie, en
Europe, on l'a vue en photo avec Sting, Quincy Jones ou Herbie
Hancock. Effervescence de la vie d'artiste et petits tracas
collatéraux. Impossible de tenir à jour son journal sur son
site Internet (www.anoushkashankar.com)
et cet aveu : "Je ne sais plus trop où
j'habite." A San Diego (Californie), où sa famille a
commencé à vivre une partie de l'année quand elle avait
11 ans ? A Londres, sa ville natale, où elle aime
retourner ? Où à Delhi ? C'est dans cette ville,
cependant, qu'elle pose le plus souvent ses bagages. "Je m'y occupe du centre
musical de mon père qui a débuté cette année. J'espère dans
le futur y enseigner, mais, pour le moment, je participe à la
collecte de fonds, entre autres pour le studio d'enregistrement.
Outre un lieu de concerts, l'endroit sera un centre
d'enseignement basé sur la relation très étroite entre le maître
et son disciple. Les élèves - une vingtaine - vivront sur
place."
Vouée à la
musique savante indienne, cette jeune fille urbaine et moderne
a-t-elle d'autres affinités musicales ? Elle apprécie
Sting, Tori Amos et le jazz, surtout depuis le succès du disque
de sa demi-sœur Norah Jones, avec qui elle a en commun un
tatouage en forme de lotus. Est-elle concernée par les
métissages de la scène indo-pakistanaise londonienne ?
Très modérément. Si elle apprécie le travail
de musiciens et compositeurs comme Talvin Singh ou Nitin
Sawhney, elle accepte difficilement de voir les instruments de
la tradition classique indienne se perdre sur des chemins
hasardeux. Souvent sollicitée pour des collaborations "cross-over",
elle se montre très sélective. On l'entendra néanmoins dans
un titre du prochain album de Sting.
Que pense-t-elle des démarches de fusion de son père,
notamment dans l'album Tana Mana (1987) qui incorporait
des sons de synthétiseur ? "Une expérience intéressante.
Sans doute une manière un peu démodée maintenant d'utiliser
le synthé, mais au bout du compte, un bel album." Difficile
de prendre le moindre recul quand celui que l'on évoque est à
la fois son père et son gourou. Anoushka Shankar lui voue un
respect sans faille. Elle lui doit à la fois d'être une
virtuose reconnue du sitar et peut-être aussi, sous le visage
lisse de l'insouciance, d'avoir été sensibilisée aux causes
humanitaires : la lutte contre le sida en Inde, la défense
de la forêt amazonienne, celle du Tibet... "C'est de la
responsabilité de tous que de s'engager dans ce type de
combat."
Il paraît inutile de lui demander son avis sur le style de
Vilayat Khan, autre monstre sacré du sitar que l'on oppose
souvent à Ravi Shankar. Spécialistes et amateurs éclairés se
répartissent en deux camps. On devine aisément dans lequel la
jeune fille se situerait.
Patrick Labesse
Biographie
1981
Naissance à Londres.
1995
Premier concert avec son père, à New Delhi.
1998
Premier album, "Anoushka".
2002
Participe à l'hommage à George Harrison.
2003
Nomination aux Grammy Awards pour "Live At Carnegie
Hall".