Rahel et Estha
Kochamma sont jumeaux de sexes opposés. Leurs retrouvailles après
23 ans de séparation douloureuse est l'occasion pour la Estha, la
fille, de se souvenir. Réminiscence de leur enfance, de leur
profond et mutuel attachement encore amplifié par l'amour qu'ils
éprouvent pour leur mère divorcée.
Les souvenirs s'enchaînent non par ordre chronologique mais plutôt
comme dans les rêves, au gré d'associations d'idées et viennent
tous achopper sur le souvenir d'un drame.
Ce drame est ébauché
par petites touches que la mémoire essaie d'esquiver mais qui
finit par se construire, grossir et exploser dans toute sa
poignante horreur.
Arundhati Roy, après
des études d'architecture, s'est consacrée au cinéma en tant
que décoratrice et scénariste. Elle vit à Delhi. Le Dieu des
Petits Riens, son premier roman, a été salué comme un événement
littéraire dans tout le monde anglophone, et s'est vu décerner
le Booker Prize en 1997.
Si
vous aussi vous avez lu et apprécié le Dieu des petits riens écrivez
nous votre propre critique du livre, nous aurons plaisir à vous
faire figurer sur cette page.
Pour en savoir plus
sur Arundathi Roy et si vous êtes anglophone, nous vous invitons
à découvrir sa vie et son oeuvre dans les pages suivantes
extraites du site
de notre ami Jon.
ARUNDHATI ROY : Je vois, j'écris,
je crie
Se taire est un acte
politique, de même que protester. Quiconque prend conscience des
désastres de la mondialisation n'est plus innocent, il est
contraint de s'engager, constate l'Indienne Arundhati Roy.
OUTLOOK
New Delhi
Être écrivain, de surcroît un écrivain "connu", dans
un pays qui compte des millions d'illettrés, est un honneur
quelque peu douteux. Être écrivain dans le pays qui a donné au
monde le Mahatma Gandhi, qui a inventé le concept de résistance
non-violente et qui, cinquante ans plus tard, devient une
puissance nucléaire est un lourd fardeau. (Même si, pour dire ce
qui est, c'est un moindre mal comparé aux écrivains américains,
qui vivent dans un pays possédant suffisamment d'armes nucléaires
pour détruire la planète plusieurs fois.) Être écrivain dans
un pays où ce qui s'apparente à une guerre civile non déclarée
est imposé aux citoyens au nom du "développement" est
une lourde responsabilité. Et, quand j'emploie les mots
"lourde" et "responsabilité" pour parler d'écrivains
et d'écriture, ils se chargent d'émotion et de tristesse.
Quel rôle les écrivains et les artistes doivent-ils jouer dans
la société ? Peut-on définir ce rôle ? Peut-on le fixer, le déterminer,
le décrire de manière claire ? Doit-on le faire ? Un bon écrivain
peut tout à fait rejeter les responsabilités et le devoir de
moralité que la société cherche à lui imposer. Et pourtant,
les plus grands, les meilleurs écrivains savent qu'abuser de
cette liberté durement gagnée ferait d'eux de mauvais artistes.
La production d'art, l'écriture donc, impose un savant mélange
de moralité, de rigueur et de responsabilité.
Peu de chose sépare l'imagination, sa puissance, son authenticité
et son élan, des artifices de la superficialité. Où se situe la
frontière ? Comment la repérer ? Comment savoir si on l'a
franchie ? Au risque de paraître sibylline et mystérieuse, je
suis tentée de dire que ces choses se ressentent. Le fait est que
personne, aucun lecteur, critique, agent, éditeur, collègue, ami
ou ennemi, ne pourrait vous le dire avec conviction. C'est à
chaque écrivain de se poser la question et d'y répondre le plus
honnêtement possible.
Le problème avec
cette "frontière", c'est qu'une fois que vous avez réussi
à la définir, à la repérer, vous ne pouvez plus l'ignorer.
Vous n'avez plus le choix, vous devez vivre avec. Vous devez
composer avec ses complexités, ses contradictions et ses
exigences, ce qui est loin d'être facile. Compliments et ovations
ne sont pas garantis, et cela peut vous mener dans des endroits
aussi étranges que délirants. En temps de guerre, vous pouvez
par exemple vous trouver soudainement fasciné par les rituels
amoureux d'un souimanga pourpre [un genre de colibri], vous pouvez
aussi vous intéresser à la vie secrète des poissons rouges en
bocal ou à la lente dégénérescence mentale de votre vieille
tante, et personne ne peut vous dire que ces choses sont dénuées
d'art, de beauté et de vérité. Ou bien au contraire, en temps
de soi-disant paix, vous pouvez comme moi avoir la malchance de
vous trouver confronté à une guerre silencieuse. Le problème,
c'est qu'une fois que vous avez pris conscience de son existence
vous ne pouvez plus l'ignorer. Se taire et ne rien dire devient
alors un acte politique, au même titre que protester. Vous n'êtes
plus innocent. Quel que soit votre choix, vous êtes responsable.
Aujourd'hui plus que jamais dans toute l'histoire, la société
civile et les institutions publiques des pays les plus puissants
du monde veillent farouchement au respect de la liberté
d'expression des écrivains. Quiconque tente ouvertement de faire
taire ou d'étouffer la voix d'un artiste s'expose à une sévère
opposition. L'écrivain est protégé et défendu, c'est une chose
formidable. Ecrivains, comédiens, musiciens et réalisateurs sont
les joyaux de la couronne de la civilisation moderne. Les
artistes, à mon avis, sont plus libres que jamais. Car jamais par
le passé autant d'écrivains n'ont été publiés (d'autant plus
que nous disposons à présent d'Internet), jamais par le passé
nous, artistes, n'avons été aussi viables d'un point de vue
commercial. Nous vivons et prospérons au coeur de la place du
marché mondiale. Seulement, où cela nous mène-t-il ? Ne
s'agit-il que d'anodines inepties qu'il est préférable d'ignorer
? Notre art est-il affecté par ces ferventes louanges ? Est-ce
que cela brouille notre vision du monde ? Dans quelle mesure cela
nous éloigne-t-il de la réalité ?
Plusieurs années se sont écoulées depuis la parution de mon
premier - et encore unique - roman, Le Dieu des petits riens.
Dans les premiers temps, j'étais décrite comme l'auteur d'un
premier livre étrangement "couronné de succès"
(passez-moi cette grossière expression), et aujourd'hui, c'est
moi que l'on décrit comme étrange. Je suis, semble-t-il, ce que
l'on appelle communément en ce XXIe siècle un "auteur engagé".
Pourquoi m'a -t-on ainsi étiquetée et pourquoi, même lorsque
c'est fait avec approbation et admiration, cela me fait-il grincer
des dents ? Je suis un "auteur engagé" parce qu'après Le
Dieu des petits riens j'ai écrit trois essais politiques : The
End of Imagination [La fin de l'imagination], sur les essais
nucléaires menés par l'Inde, The Greater Common Good [Le
meilleur bien commun], contre la politique des grands barrages, et
The Reincarnation of Rumpelstiltskin [La réincarnation de
Rumpelstiltskin], qui parle de la privatisation des
infrastructures essentielles comme l'eau et l'électricité.
Maintenant, je me demande pourquoi l'auteur du Dieu des petits
riens est un écrivain et pourquoi l'auteur de ces essais
politiques est une militante. Soit, Le Dieu des petits riens,
en tant que roman, relève de la fiction, mais c'est une oeuvre
aussi engagée que mes essais. Soit, mes essais relèvent de la réalité
et non pas de la fiction, mais depuis quand les écrivains
doivent-ils renoncer à parler de la réalité ?
Je suis convaincue que, si l'on m'a collé cette étiquette à
rallonge, cette affreuse appellation professionnelle, ce n'est pas
parce que mon oeuvre est politique, c'est parce que dans mes
essais je prends parti, je prends position, j'expose un point de
vue. Pis : j'explique clairement que je considère mon opinion
comme la plus juste et, pis encore, j'utilise tout ce qui est en
mon pouvoir pour solliciter ouvertement des soutiens. Cette
attitude est considérée comme inconvenante et grossière pour un
écrivain du XXIe siècle.
Elle rapproche
dangereusement les individus dont on a appris - assez légitimement
- à se méfier des plates-bandes des idéologues des partis
politiques. Je suis lucide. Je prône la circonspection, je prône
la discrétion, la prudence, l'hésitation, la subtilité,
l'ambiguïté, la complexité... J'aime les questions qui restent
sans réponse, les histoires non résolues, les sommets vierges,
la douce frustration des rêves interrompus. La plupart du temps.
Un auteur est-il tenu d'être ambigu sur tous les sujets qu'il
aborde ? N'y a-t-il pas eu, dans l'histoire humaine, quelques épisodes
ténébreux où la prudence et la discrétion étaient en fait une
preuve de pusillanimité ? La précaution, une preuve de lâcheté
? Le raffinement, une forme de décadence déguisée ? La
circonspection, une forme d'approbation ?
Ne croyez-vous pas qu'il puisse y avoir, dans la vie d'un peuple
ou d'une nation, un temps où le climat politique exige que même
les individus les plus raffinés prennent ouvertement position ?
Je pense que cette heure est venue. Je pense que, dans les années
à venir, les intellectuels et les artistes seront amenés à
prendre parti, et cette fois, contrairement à la lutte pour l'indépendance,
nous n'aurons pas le luxe de combattre des colonisateurs. C'est
nous que nous devrons combattre.
Nous serons amenés, par la force des choses, à nous poser de pénibles
questions sur nos valeurs et nos traditions, sur notre vision du
futur, nos responsabilités en tant que citoyens, sur la légitimité
de nos "institutions démocratiques", le rôle de l'État,
de la police, de l'armée, du pouvoir judiciaire et de la
communauté intellectuelle.
Cinquante ans après avoir obtenu l'indépendance, l'Inde n'a pas
encore fait le deuil de son passé de pays colonisé, elle ne
s'est pas encore remise de l'"insulte culturelle". En
tant que citoyens, nous nous évertuons encore à "réfuter"
la définition de notre peuple par le monde blanc.
Intellectuellement et émotionnellement, il n'y a pas longtemps
que nous affrontons la politique des castes et la politique
communautaire, qui menacent de déchirer notre société. Or,
depuis quelque temps, une autre menace se profile à l'horizon.
Il ne s'agit pas d'une guerre, ni d'un génocide, d'une
purification ethnique, d'une famine ou d'une épidémie. En
surface, seul le monde des affaires est concerné, c'est son
quotidien. Comparé à un génocide ou à la guerre, cette menace
manque d'action dramatique, de théâtralité, elle n'a rien d'épique
ou de grandiose, elle est terne. Elle n'est pas télégénique et
concerne des questions aussi ennuyeuses que la distribution de
l'eau, l'électricité, l'irrigation. Mais elle s'inscrit dans un
processus barbare de dépossession, processus d'une telle ampleur
qu'il est sans précédent. Vous aurez certainement deviné que je
veux parler de la mondialisation des entreprises telle que nous la
connaissons actuellement.
Qu'est-ce que la mondialisation ? Qui concerne-t-elle ? Quelles
seront ses conséquences pour un pays comme l'Inde, où l'inégalité
sociale est institutionnalisée par un système de castes vieux de
plusieurs siècles, où des centaines de millions de personnes
vivent en zone rurale, où 80 % des exploitations agricoles sont
de petites fermes, où pratiquement la moitié de la population ne
sait ni lire ni écrire ?
La marchandisation et la mondialisation de l'agriculture, de la
distribution de l'eau, de l'électricité et des biens de
consommation essentiels vont-elles sortir l'Inde du marasme où la
pauvreté, l'illettrisme et la bigoterie l'ont entraînée ?
Est-ce aller de l'avant que de démanteler, puis de vendre au plus
offrant des infrastructures publiques élaborées qui, pendant
cinquante ans, se sont développées grâce aux fonds publics ? La
mondialisation des entreprises va-t-elle permettre de resserrer l'écart
entre les économiquement forts et les économiquement faibles,
entre les pauvres et les nantis, les personnes éduquées et les
illettrés ? Va-t-elle doter de générosité ceux qui depuis
plusieurs siècles ont une longueur d'avance ?
Cette mondialisation s'intéresse-t-elle à l'éradication de la
pauvreté dans le monde ou bien n'est-elle qu'une variété
mutante du colonialisme, commandée à distance et contrôlée par
la technologie numérique ? Voilà de bien grandes et litigieuses
questions... Et les réponses varient selon qu'elles proviennent
des villages et des champs de l'Inde rurale, des taudis et des
bidonvilles de l'Inde urbaine, des salons de la classe moyenne
florissante ou des salles de conseil des grandes sociétés.
L'Inde n'a jamais produit autant de lait, de sucre et de céréales
vivrières qu'aujourd'hui. Quarante-deux millions de tonnes de céréales
vivrières excédentaires sont stockées dans les entrepôts du
gouvernement, quasiment le quart de la production annuelle. Les
agriculteurs qui se retrouvent avec un surplus de production sur
les bras sont au bord du désespoir. Dans les régions
suffisamment importantes en termes de stratégie politique, le
gouvernement s'est livré à des dépenses frénétiques, achetant
plus de céréales qu'il ne pouvait en entreposer ou en utiliser.
Et pourtant, en vertu du contrat qui le lie à l'Organisation
mondiale du commerce (OMC), le gouvernement a été contraint de
lever ses restrictions sur l'importation de 1 400 biens de
consommation tels que lait, céréales, sucre, coton, thé, café,
caoutchouc et huile de palme, et ce en dépit de la surabondance
de ces produits sur le marché. Pendant que les céréales
pourrissent dans les entrepôts du gouvernement, des centaines de
millions de citoyens indiens vivent au-dessous du seuil de pauvreté
et n'ont même pas les moyens de manger un repas substantiel par
jour. Les morts par inanition (déguisées en rougeoles et en
intoxications alimentaires) sont de plus en plus nombreuses dans
diverses régions du pays.
Ce n'est pas un mauvais poisson d'avril, le 1er avril 2001, le
gouvernement indien a dû abandonner toutes ses restrictions sur
les importations, au nom du contrat qui le lie à l'OMC. Le marché
indien croule déjà sous les importations. L'Inde est
techniquement libre d'exporter ses productions agricoles, mais, en
pratique, elle ne peut le faire car la qualité de ces dernières
ne répond pas à la première "norme environnementale"
internationale. (Les Occidentaux refusent de consommer des mangues
abîmées, des bananes picorées par les moustiques ou du riz
comportant quelques charançons. En Inde, nous ne faisons pas de
cas d'une petite piqûre de moustique ou d'un charançon
accidentel.)
Par le biais de l'OMC, certains pays développés, comme les
Etats-Unis, où l'agriculture est fortement subventionnée et
n'emploie que 2 à 3 % de la population, font pression pour que
des pays tels que l'Inde cessent de subventionner leurs
agriculteurs afin de rendre le marché plus "compétitif".
De gigantesques corporations mécanisées exploitant des milliers
d'hectares de terrain voudraient entrer en concurrence avec des
agriculteurs produisant le minimum vital sur des propriétés de
un hectare.
L'économie rurale indienne a la corde au cou. Les fermiers qui
produisent trop sont en pleine détresse, comme ceux qui ne
produisent pas assez ; quant aux ouvriers agricoles qui ne possèdent
pas de terre, ils sont au chômage puisque les grandes
exploitations et les grands propriétaires ont licencié tous
leurs employés. Ils se dirigent en masse vers les villes dans
l'espoir d'y trouver un emploi.
La Cour suprême a récemment ordonné la fermeture de 77 000 unités
industrielles "polluantes et non conformes" à
Delhi. Ce décret va entraîner le licenciement de plus de 500 000
personnes. Que sont ces unités industrielles ? Et qui sont ces
gens ? Ce sont ceux qui ont quitté leur village par millions,
volontairement ou non, pour trouver un emploi. Ce sont ceux qui ne
sont pas censés exister, ce sont les "non-citoyens",
ceux qui survivent dans les plis, les rides, les craquelures et
les fissures de la cité "officielle". Près de 40 % des
12 millions d'habitants de Delhi, soit 5 millions de personnes,
vivent dans des taudis et des colonies autorisées. La plupart de
ces endroits ne sont pas desservis par les services municipaux, il
n'y a pas d'eau courante, d'électricité ou de système d'évacuation
des eaux usées. On estime à environ 50 000 le nombre de
sans-abri qui dorment dehors. Ces "non-citoyens"
travaillent dans ce que les économistes appellent, non sans mépris,
le "secteur informel". Celui-ci constitue une économie
parallèle fragile mais vivante, une économie fascinante qui dépasse
l'imagination. Il regroupe les colporteurs, les conducteurs de
pousse-pousse, les trieurs d'ordures, les re-chargeurs de
batteries, les tailleurs de rue, les fabricants de boutons de
transistors, les couseurs de boutonnières, les fabricants de sacs
en papier, les teinturiers, les imprimeurs, les barbiers. Telles
sont les "unités industrielles" qui se trouvent dans le
collimateur de la Cour suprême. (Je me réjouis que l'on n'ait
pas encore ordonné la fermeture de mon unité, que je considère
pourtant comme non conforme, au même titre que les autres.)
En ce moment, les trains qui partent de Delhi sont chargés de
milliers de personnes qui ne sont plus capables de survivre en
ville. Ces gens retournent dans les villages qu'ils ont quittés.
Quant aux millions de "hors-la-loi" qui restent, ils
sont devenus la proie facile des policiers friands de petits délits
et des fonctionnaires les plus voraces du gouvernement. Ils n'ont
pas encore été expulsés de la ville, mais ils vivent
certainement dans l'angoisse et la crainte de cette perspective.
En Inde, tous les discours nous parlent de "libre-échange",
de réformes, de dérégulation et de démantèlement du "licence-raj"
[système de licences qui régule la production industrielle et
limite la participation des capitaux étrangers], tout cela pour
favoriser l'esprit d'entreprise et décourager la corruption.
Cependant, lorsque l'Etat supprime tout un marché florissant,
qu'il s'en prend à un demi-million de petits entrepreneurs
imaginatifs et inventifs, et qu'il livre des millions d'autres
personnes en pâture à l'industrie de la corruption, peu de
personnes soulignent l'ironie de la situation...
Incontestablement, le secteur informel est polluant et, d'après
la définition coloniale de l'aménagement urbain, "non
conforme". Et alors, le monde dans lequel nous vivons
n'est ni propre ni parfait ! Il faut savoir qu'à Delhi 67 % de la
pollution provient des moteurs des véhicules. Sommes-nous prêts
à accepter que la Cour suprême interdise la circulation des véhicules
privés ou limite le nombre de voitures par foyer ?
Puisque, effectivement, la pollution est l'une des préoccupations
majeures de nos cours de justice et de notre gouvernement,
pourquoi ont-ils fait preuve de si peu d'enthousiasme pour réguler
les grandes usines dirigées par de puissants industriels, celles
qui polluent les cours d'eau, abattent les forêts, épuisent et
empoisonnent les nappes phréatiques et réduisent à néant les
moyens d'existence des milliers de personnes qui dépendent de ces
ressources ? Parmi ces industries, Grasim dans le Kerala, Orient
Paper Mill dans le Madhya Pradesh, les industries de la délétère
"ceinture du lever de soleil" dans le Gujarat, les mines
d'uranium à Jadugura [dans le Bihar, au nord du pays], les usines
d'aluminium dans l'Orissa, et des centaines d'autres...
C'est notre manière, en tant que pays industrialisé, de
participer au réchauffement de la planète, à savoir : nous
polluons, vous payez.
Dans de telles circonstances, me savoir classée dans la catégorie
professionnelle des "auteurs engagés" me laisse
doublement sceptique. D'abord, parce que c'est une stratégie qui
vise à déprécier les auteurs comme les militants : le but est
de réduire l'étendue, la portée et la trajectoire du pouvoir réel
ou potentiel des écrivains. D'une certaine manière, il y a dans
cette appellation l'idée sous-jacente que les écrivains sont par
définition si veules qu'ils n'ont pas le sens de la précision,
l'éloquence, les capacités de raisonnement, la passion, le cran,
l'audace et, lorsque cela s'impose, l'aptitude à la vulgarité nécessaires
pour prendre publiquement position dans la politique. Inversement,
cette appellation laisse entendre que les militants comptent parmi
les personnes les plus vulgaires, les plus grossières de la
classe intellectuelle, qu'ils prennent position uniquement parce
que leur métier l'exige, qu'ils manquent de subtilité et de
sophistication intellectuelle et qu'ils sont animés par une
vision crue, simpliste et partiale des choses. Mais le gros problème
que me pose cette appellation, c'est que sa volonté de
"professionnaliser" le militantisme suggère que seuls
les activistes professionnels et les auteurs engagés ont
l'exclusivité de prendre parti.
Ce qui se passe aujourd'hui n'est pas un "problème", et
les débats que certains d'entre nous soulèvent ne sont pas des
"causes". Ce sont de grands cataclysmes politiques et
sociaux qui ébranlent le monde. On ne s'engage pas au nom de sa
profession, écrivain ou militant ; on s'engage en qualité d'être
humain. Militer par le biais de l'écriture est ce qu'un écrivain
peut faire de mieux.
La majorité de la population n'a pas encore vraiment pris
conscience de qui est en train de se passer dans le monde. C'est
à nous, écrivains, poètes, artistes, chanteurs, réalisateurs,
qu'il incombe de faire les rapprochements, de jeter des ponts pour
provoquer cette prise de conscience. Nous avons le pouvoir de décrypter
les diagrammes des flux monétaires et les discours mirobolants
des salles des conseils pour en faire de vraies histoires qui
parlent de vraies personnes dans la vraie vie, des histoires qui
racontent ce que c'est que de céder sa maison, ses terres, son
emploi, sa dignité, son passé et son futur à une force
invisible, une personne ou une chose invisibles, que l'on ne peut
haïr, que l'on ne peut même pas imaginer.
Un nouvel espace s'offre à nous aujourd'hui, un nouveau défi qui
va permettre à une nouvelle forme d'art de s'exprimer. Un art
capable de rendre palpable l'impalpable, tangible l'intangible,
visible l'invisible et évitable l'inévitable. Un art capable
d'identifier l'adversaire incorporel pour l'inscrire dans le réel.
Mettons l'écriture au service de cet art.
Arundathi Roy texte paru dans "OUTLOOK"
03/2003 New Delhi
La
pasionaria des barrages
Romancière
lauréate du Booker Prize en 1997, Arundhati Roy est célèbre
aussi pour son combat pacifiste contre l'armement nucléaire de
son pays et pour sa récente prise de position contre l'offensive
américaine en Afghanistan. Son militantisme écologiste contre la
construction de gigantesques barrages dans la vallée de la
Narmada en Inde lui a valu, au début du mois de mars, une peine
symbolique d'une journée de prison et une amende de 2 000 roupies
(50 euros) pour avoir dénoncé la décision de justice
d'autoriser les travaux d'un barrage. Né en 1961 au
Bengale-Occidental, Arundhati Roy a passé son enfance dans un
petit village du Kerala, au sud du pays, où cohabitent
paisiblement l'hindouisme, l'islam et le christianisme. En
français : Le Dieu des petits riens ; Le Coût de la
vie (édités chez Gallimard).