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Jean-Claude
Usunier & Gérard Verna :
LA GRANDE
TRICHE (Corruption,
éthique et affaires Internationales)
Éditions
La Découverte, Paris, 1994
CHAPITRE
3 : BHOPAL : LES FOLLES ANNÉES 80
DE UNION CARBIDE CORPORATION
En ce dimanche matin du 2 décembre 1984, Warren Anderson a
tout pour être heureux. Il est président de Union Carbide
Corporation (UCC), une multinationale fondée en 1917 dont le siège
social se trouve à Danbury, Connecticut, dans le nord-est des États-Unis.
Son entreprise est un des premiers groupes chimiques américains,
avec des usines ou des activités commerciales dans plus de
quarante pays étrangers où elle emploie, au total, plus de cent
mille personnes. Ses différents produits (tels que les piles
Eveready, l'antigel Prestone, les emballages Glad, etc.) sont
mondialement connus et appréciés. Ses résultats financiers, un
peu moins bons que ceux de la concurrence, s'annoncent cependant
très positifs et la bourse lui est favorable avec un cours de ses
actions légèrement supérieur à 52 dollars.
En prenant son premier café du matin, Warren Anderson pense
peut-être aux légères difficultés que rencontre sa filiale
indienne Union Carbide India Limited (UCIL) qui a eu du mal à
construire cette nouvelle usine que souhaitent les autorités
indiennes. Mais il semble qu'on lui ait dit que les problèmes de
sécurité signalés en 1982 avaient été réglés. [1]
Quant à la rentabilité devenue insuffisante à la même époque,
il s'en est occupé, rapidement et efficacement, en ordonnant tout
simplement qu'on diminue les frais de fonctionnement. Au moment où
il repose sa tasse, Warren Anderson n'imagine pas la tourmente qui
va s'abattre sur son entreprise. Il n'imagine pas non plus ce qui
va s'abattre sur lui quand, dans un instant, à l`autre bout de la
planète, dans une ville nommée Bhopal, aux Indes, des centaines
de milliers d'hommes, de femmes, d'enfants, de vieillards, vont
entrer en enfer, hurlant, mourant, implorant, se piétinant, sans
comprendre ! Ce n'est que le lundi 3 décembre 1984, vers 4h30 du
matin, [2] qu'un journaliste de CBS va réveiller
Edward Van Den Ameele, directeur des relations publiques d'UCC
pour lui apprendre la nouvelle. Dès lors tout va aller très
vite, trop vite...
Que s'est-il passé à Bhopal ? :
L'implantation d'UCC aux Indes : L'Inde, avec ses fastes
et ses misères, sont pourtant un pays que Union Carbide connaît
bien. Ses première activités là-bas remontent à la fin des années
vingt alors qu'elle avait entrepris la fabrication de piles électriques
à Calcutta. À la déclaration d'indépendance de l'Inde en 1949,
UCC peut continuer ses activités en devenant partenaire
majoritaire de Union Carbide India Limited (UCIL) avec 50,09% des
actions, 22% allant au gouvernement indien et 23500 investisseurs
privés indiens se partageant les autres parts. Le gouvernement
indien, soucieux de réduire l'emprise du capital étranger sur l'économie
du pays impose un partenariat local et limite la partcicipation
des entreprises étrangères, tout particulièrement les grandes
firmes multinationales dont Union Carbide fait partie.
Au cours des années soixante, l'Inde vit sa "révolution
verte" et cherche alors à atteindre l'autosuffisance
alimentaire. Le projet d'UCC de construire une usine de pesticide
est fort bien accueilli car sa production pourrait permettre de
sauver près de dix pour cent de la récolte annuelle. Une première
usine est construite en 1969 dans l'État de Madhya Pradesh, au
centre du pays. En 1977, UCIL se voit imposer par le gouvernement
indien la construction d'une seconde usine. C'est-à-prendre ou à
laisser : pour pouvoir conserver sa licence d'exploitation aux
Indes, cette nouvelle usine est impérative.
Les travaux de construction de cette seconde usine se déroulent
en 1978 à Bhopal, capitale de l'État, une ville alors habitée
par moins de 300000 personnes, située à 600 kilomètres au sud
de New Delhi. L'usine se trouve juste à 5 kilomètres à l'extérieur
de la ville, à un kilomètre seulement de la gare, et le
gouvernement indien a largement favorisé son implantation en
assurant l'alimentation en eau et en électricité à des
conditions très avantageuses. Elle est conçue pour produire 5000
tonnes de deux pesticides, le Temik et le Sevin, composés
essentiellement d'isocyanate de méthyle, souvent dénommé MIC. [3]
Il s'agit d'un produit potentiellement très dangereux pour tous
les êtres vivants, qui est stocké sous forme liquide à une température
inférieure à 25 degrés. Il risque sinon de se transformer en un
gaz plus lourd que l'air. Il a alors la toxicité du chlore.
L'environnement social et politique de l'usine évolue très
rapidement. Attirée par l'eau et l'électricité disponibles, la
population afflue autour de l'usine. Par les nombreux salaires
qu'elle verse, cette usine constitue également une grande source
de richesse. La ville se ressent de ces changements et a du mal à
accueillir tous les nouveaux arrivants. Faute de mieux, les plus
pauvres s'agglutinent dans le bidonville de Khasi Camp situé
entre la ville et l'usine. La population passe ainsi à 385000
habitants en 1971, 671000 en 1981, et près de 800000 en 1984. De
légèrement isolée qu'elle était, l'usine se retrouve
totalement englobée dans une ville dont les maisons ou abris les
plus proches s'accrochent aux grillages d'enceinte, sans aucun schéma
d'urbanisation et, évidemment, sans tenir aucun compte de mesures
minimum de sécurité. Mais les autorités locales laissent faire
car cette population, satisfaite de cette aubaine relative, vote
en leur faveur aux élections !
De nombreux autres liens se tissent entre UCIL et
"l'establishment" politique indien local. L'avocat de
l'usine est un ancien responsable local du Parti du Congrès de
madame Gandhi. C'est l'ancien chef local de la police qui a obtenu
le contrat de surveillance et de protection de l'usine. Un des
neveux de l'ancien ministre de l'éducation de l'État est
responsable des relations publiques de cette même usine; etc.
Mais il semble que dès le départ cette usine soit, du point
de vue technique, comme marquée par le destin. De fait, elle ne
tournera jamais à pleine capacité. Dès l'année de sa
construction en 1978, on signale des incidents et même des
accidents graves. Il y aura ainsi un immense incendie en 1978 et
cinq importantes fuites de gaz en 1981 et 1983 qui provoqueront un
mort, quarante sept blessés et plus de 670000 dollars de
dommages. [4] Mais tout cela sera passé sous
silence grâce aux bonnes relations locales de UCIL "Il
est vrai que les politiciens locaux ne pouvaient rien refuser à
l'Union Carbide (India) qui leur offrait prébendes, sinécures
et réceptions somptueuses" [5] Le
gouvernement indien prorogera même de sept ans l'autorisation de
fabrication du sevin malgré les avertissements de la presse et de
membres de l'opposition du parlement de l'État
En 1982, une inspection détaillée fait apparaître dix déficiences
sérieuses dans les systèmes de sécurité de l'usine. La
population, elle, s'habitue à entendre le signal d'alarme qui,
peu à peu, "fait partie du paysage". De surcroît,
elle n'a pas une éducation suffisante pour bien comprendre ce que
peut signifier une véritable alerte dans cette usine.
Un autre problème apparaît. À partir de 1982, l'usine
devient largement déficitaire à cause de la mévente de ses
produits. UCC, la maison mère, envisage sa fermeture mais le
gouvernement indien refuse car cela constituerait un très mauvais
exemple pour d'autres investisseurs étrangers potentiels, un précédent
défavorable. Pour rééquilibrer ses comptes, la filiale indienne
UCIL décide alors de réduire les frais d'exploitation et, pour
ce faire, licencie progressivement une bonne partie du personnel
qualifié, soit pour le remplacer par du personnel de moins bon
niveau, soit pour ne pas le remplacer et simplement diminuer les
effectifs. De ce fait, chacun s'habitue peu à peu à travailler
avec des effectifs réduits. Il est donc probable qu'à partir de
cette époque le personnel est conduit à ne plus faire que ce qui
est directement contrôlable ou immédiatement nécessaire...
En 1984, après de multiples fermetures temporaires, on
constate que deux des dix déficiences signalées en 1982 n'ont
toujours pas été corrigées. Mais les directeurs pensent qu'il
n'y a pas d'urgence, alors que l'unité de refroidissement du MIC
continue à mal fonctionner et fait donc peser une menace
permanente sur la sécurité. Il faut savoir que, dans le même
temps, la maison-mère, UCC, gère une installation similaire à
Institute en Virginie Occidentale; par conséquent elle devrait être
à même de peser très exactement les risques et les conséquences
de chaque incident survenant à Bhopal.
La nuit tragique du 2 au 3 décembre 1984 : Peu à peu
les différents éléments du futur drame se mettent en place. Le
premier incident significatif a lieu dans la journée du 21
octobre 1984 durant laquelle les opérateurs échouent dans leur
tentative d'accroître la pression dans le réservoir 610 pour en
extraire le MIC qui y est stocké. Il semble que les causes de cet
échec, tout à fait anormal, ne seront pas examinées en
profondeur et qu'aucune mesure ne va être prise. Manque de
personnel peut-être.
Arrive enfin la fatale nuit du dimanche 2 au lundi 3 décembre,
alors que l'usine est partiellement fermée et tourne au ralenti
avec des effectifs encore plus réduits que de coutume.
21h15 : Un opérateur de MIC et son contremaître procèdent au
lavage d'un tuyau à grande eau. Ce tuyau communique avec le silo
610 et il semble malheureusement que la valve soit
inexplicablement restée ouverte, contrairement à toutes les
consignes de sécurité. L'eau va donc couler pendant plus de 3
heures et environ mille litres d'eau vont se déverser dans le réservoir.
Ce premier fait fera ensuite l'objet de nombreuses contestations
(et nous verrons pourquoi); en revanche les faits suivants sont,
eux, incontestés.
22h20 : Le réservoir 610 est rempli de MIC à 70% de sa
capacité. [6] On y mesure une pression intérieure
de 2 psi [7] ce qui est bien puisque la
pression admissible est comprise entre 2 et 25 psi.
22h45 : La nouvelle équipe de nuit prend la relève.
23h00 : Un contrôleur note que la pression du réservoir 610
est de 10 psi, soit cinq fois plus qu'à peine une heure
auparavant. Étant habitué à ce que de nombreux appareils de
contrôle ne fonctionnent pas bien, il ne tient pas compte de ces
400% d'augmentation en une heure !!! Quelques gènes ressenties
par le personnel, telles que des picotements des yeux, signalent
également une petite fuite de MIC près de ce réservoir. Mais
cela est également assez courant dans l'usine; personne ne se préoccupe
donc de ces picotements des yeux pas plus que de la pression
anormalement élevée.
23h30 : La fuite est localisée et le contrôleur est prévenu.
Celui-ci décide qu'il s'en occupera à minuit et quart, après sa
pause thé.
00h15 : La pression intérieure du réservoir 610 dépasse la
limite admissible: elle atteint 30 psi et semble continuer à
augmenter.
00h30 : La pression atteint 55 psi. Le contrôleur, bravant les
instructions reçues de ne pas déranger inutilement son chef de
service, se décide enfin à lui téléphoner pour le prévenir.
Il sort ensuite pour aller observer l'état du réservoir et
entend celui-ci trembler alors qu'il ressent un fort dégagement
de chaleur. C'est la panique. Le couvercle en béton du réservoir
se fend, puis la valve de sécurité explose, laissant échapper
un nuage mortel.
01h00 : Le chef de service arrive, constate rapidement les
fuites de gaz toxiques du réservoir 610 et fait sonner l'alarme.
02h30 : On réussit enfin à fermer la valve de sécurité du
silo 610.
03h00 : Le directeur de l'usine arrive enfin et donne l'ordre
de prévenir la police, ce qui n'avait pas été fait jusqu'alors
car la politique officieuse de l'usine était de ne jamais
impliquer les autorités locales dans les petits problèmes de
fonctionnement.
Mais il est déjà bien trop tard !
La majorité de la population alentour dormait à cette heure-là
et sera frappée dans son sommeil par un nuage toxique qui s'abat
sur elle, sur une étendue de vingt-cinq kilomètres carrés.
Quant aux personnes qui ne dormaient pas, elles n'ont pas réagi
car elles sont habituées depuis longtemps à ce signal d'alarme.
Les ouvriers de l'usine, conscients du danger, s'enfuient en
courant dans la panique et personne ne songe même à utiliser les
quatre autobus garés dans la cour. Comble de malchance, il sera
difficile de prévenir les autorités car les lignes téléphoniques
de l'usine fonctionnent mal.
La panique s'étend à toute la ville et, dans la plus totale
incompréhension, des centaines de milliers de personnes sont
prises au piège, errant dans les ruelles étroites du bidonville,
cherchant des secours qui tarderont beaucoup à se mettre en
place, essayant de sauver un proche agonisant, tout cela souvent
à l'aveuglette car le gaz attaque d'abord les yeux, entraînant
une cécité, provisoire dans les cas favorables, avant de
s'engouffrer dans les poumons pour provoquer de graves
insuffisances respiratoires. Les trois cent cinquante médecins de
la ville qui peu à peu se mobilisent perdent beaucoup de temps à
comprendre ce qui se passe car aucun d'entre eux n'a été informé
sur la nature exacte du sevin et les dangers qu'il présente.
Quant aux installations médicales disponibles, déjà
insuffisantes en temps normal, il est inutile de préciser
qu'elles apparaissent alors très en deçà des besoins.
Le gouvernement du Madhya Pradesh a établi le détail du bilan
humain final de cette nuit d'horreur sous une forme administrative
qui, dans sa sécheresse et sa précision, donne quelques frissons
:
- 3828 morts
- 40 incapacités totales définitives
- 2680 incapacités partielles définitives
- 1313 incapacités partielles temporaires avec invalidité définitive
- 7172 incapacités partielles temporaires avec invalidité
temporaire
- 18922 invalidités définitives sans incapacité
- 173382 invalidités temporaires sans incapacité
- 155203 blessures temporaires sans invalidité
Soit, au total, trois cent soixante deux mille cinq cent
quarante (362540) victimes à des degrés divers. [8]
Dès le 4 décembre, Warren Anderson part sur les lieux avec
une équipe d'experts pour essayer de faire la lumière sur le
drame. Mais ce déplacement se fera en vain. Anderson est arrêté
et emprisonné puis finalement expulsé. Ce n'est que le 20 décembre
que les autorités laisseront venir la commission d'enquête sur
les lieux. Dès le 6 décembre, l'usine a été fermée et on a
entrepris son démantèlement.
Les questions qui se posent :
Avant de poursuivre le récit de cette sinistre affaire et d'en
voir les développements juridiques, financiers, légaux ou
autres, il est utile de poser d'abord quelques questions. Les
acteurs de cette catastrophe l'ont fait. Mais les intérêts en
jeu et les différences de vision entre Américains et Indiens
font que bien souvent aucune réponse n'a été apportée, ou bien
deux réponses contradictoires : l'indienne et l'américaine !
Le rôle et le comportement des
dirigeants de Union Carbide .
Les dirigeants d'UCC ont-ils accepté que
des économies soient faites sur les systèmes de sécurité lors
de la construction de l'usine et, si oui, pourquoi ? [9]
Peut-être ont-ils agi par souci de rentabilité à court terme ou
encore pour minimiser le coût d'un projet dont, à l'origine, ils
ne voulaient pas et que le gouvernement indien leur a imposé.
Comment les différents responsables d'UCC
n'ont-ils pas vu que l'usine de Bhopal courrait droit à des
ennuis très sérieux sinon à la catastrophe puisque dès le départ
rien n'a jamais fonctionné correctement dans une installation
potentiellement meurtrière? Et si ils l'ont vu, il faut alors sèrieusement
se demander pourquoi ils n'ont pris aucune mesure préventive.
Pourquoi UCC n'a-t-elle pas maintenu sa décision
initiale de se retirer du projet de Bhopal lorsque l'installation
est devenue déficitaire et a finalement collaboré à un plan de
redressement financier dont les graves conséquences sur la sécurité
auraient du être manifestes pour n'importe quel gestionnaire
averti d'une usine chimique de ce type ? Pour ébaucher une réponse,
nous pouvons peut-être avancer quelques hypothèses : le souci
d'apaisement vis-à-vis de partenaires indiens avec lesquels les
relations avaient souvent été difficiles; l'intérêt d'être présent
en Inde et donc de ne pas perdre sa place sur un énorme marché
potentiel; ou encore le fait que Bhopal était très loin du
Connecticut, peut-être trop ?
Comment les responsables d'UCC ont-ils pu se
retrouver dans une telle situation de délabrement technique et de
laisser-aller dans la gestion ? Ont-ils véritablement fait un
transfert de technologie, c'est-à-dire donné une vraie compétence
de production et de gestion aux responsables de leur filiale ou se
sont-ils contentés de fournir un outil de production dont ils
souhaitaient garder la maîtrise ? On peut en particulier se
demander si les responsables d'UCC ont suffisamment tenu compte
des raisons qui ont poussé les cadres américains encore présents
sur le site à faire un retour anticipé avant la fin de leur
contrat en 1982. Ces managers américains, habitués aux règles
de sécurité des pays industriels les plus développés, ont-ils
su ou pu confier toutes leurs inquiétudes à la direction d'UCC ?
L'affaire était-elle réellement déficitaire
pour UCC ? Il semble vrai qu'elle l'était pour UCIL, la filiale
indienne, et que de ce fait UCC assumait donc 50,09% de ces
pertes. Mais nous ne savons pas combien UCC gagnait par les différentes
prestations et fournitures qu'elle facturait à l'usine de Bhopal.
[10]
Pourquoi les dirigeants d'UCC ont-ils
d'abord menti ou dit des choses fausses dans leurs premières déclarations
[11] en prétendant que l'usine de Bhopal
comportait les mêmes précautions que dans celle de Institute
(Virginie), alors que tout démontrait le contraire et que cela
serait facile à prouver en cas d'accident ? [12]
Le rôle et l'attitude des responsables
indiens :
Les responsables d'UCIL et les dirigeants
de l'usine étaient-ils vraiment conscients des dangers potentiels
d'une usine de ce type ? Si oui, la question est de savoir comment
ils ont pu laisser ainsi se dégrader la situation et rendre
possible la catastrophe. Diverses hypothèses peuvent là aussi être
avancées pour trouver une réponse à ces questions.
La première est celle de la primauté des
résultats financiers sur la sécurité : le souci des comptes
balayait toute prise en compte des risques majeurs encourus par la
population. La seconde est celle d'un manque total de sens civique
: l'usine, activité privée, est coupée de la sphère d'intérêt
général; elle n'a pas de responsabilité sociale; elle se
conduit comme l'aurait fait une firme européenne au XIXème siècle.
La troisième hypothèse, qui est aussi le point de convergence
des deux premières, est celle du cynisme absolu conduisant au mépris
des populations avoisinantes. Les populations immédiatement
riveraines, vivant dans un univers de bidonville, étaient
essentiellement constituées de personnes de basse caste.
Pourtant, aucune de ces hypothèses n'est
vraiment acceptable de sang-froid. Il est tout aussi difficile de
croire que certaines personnes, parmi la population riveraine de
l'usine, n'étaient pas, même de façon minimale, conscientes des
dangers encourus. Enfin, on imagine difficilement qu'il n'y ait
pas eu un minimum de communication, sur les questions de sécurité
aussi importantes, entre les dirigeants de l'usine de Bhopal et
les responsables d'autres usines identiques d'UCC ailleurs dans le
monde.
Les responsables politiques locaux étaient-ils eux aussi
conscients des dangers ? Bien que la compétence technique ne soit
pas a priori ce que l'on attend le plus d'eux, il est quand même
surprenant qu'ils n'aient rien prévu. En laissant l'usine
s'engluer dans une urbanisation sauvage, ils rendaient illusoire
toute tentative d'intervention en cas de danger; pourtant, dans
tous les pays, une des missions classiques et fondamentales des élus
locaux est de gérer l'urbanisme et les permis de construire.
Qu'ils aient été inspirés par l'indifférence, par le cynisme,
ou encore par une forme quelconque de corruption (en vendant par
exemple le droit de s'installer à certains emplacements proches
de l'usine), on ne peut être que frappé par leur mépris de la
population locale.
Il était ainsi impossible d'accéder
rapidement aux installations par manque de grandes voies d'accès,
et tout aussi impossible d'évacuer rapidement la population en
cas de danger. Celle-ci ne disposait d'aucune information sur les
dispositions à prendre en cas d'accident (mettre un simple linge
mouillé sur la figure aurait protégé un grand nombre de
personnes). Même les médecins du cru ignoraient tout des dangers
du produit fabriqué à leur porte. Ils ne savaient rien de la façon
de traiter ses effets. Ils ont ainsi perdu beaucoup de temps après
la catastrophe avant de parvenir à agir efficacement.
En supposant que les responsables
politiques n'étaient pas informés, comment cela est-il possible
et pourquoi ne leur a-t-on rien dit ? Mais on peut se demander
alors comment il se fait qu'au Parlement de l'État des voix se
soient élevées contre la prorogation du permis d'exploiter d'UCIL.
L'hypothèse que cela soit par seul antiaméricanisme primaire
paraît bien faible, même si les sentiments des Indiens, comme de
nombreux peuples du Tiers Monde, soient assez défavorables aux Américains.
Le système réglementaire et légal
indien :
L'arsenal réglementaire indien était-il
suffisant pour garder sous contrôle ce type d'installation et, si
oui, a-t-il été appliqué sans défaillances ni passe-droits ?
S'il n'était pas suffisant, on peut se demander s'il a été
corrigé depuis, afin qu'il ne soit plus possible de mourir
"légalement" dans d'aussi atroces souffrances.
Comment se fait-il que, dans l'usine, des
emplois qui exigeaient une formation universitaire et de l'expérience
aient été déclassés au début des années 1980 pour que l'on
exige plus que des personnes ayant un niveau secondaire avec peu
ou pas d'expérience professionnelle ? Pourquoi a-t-on supprimé
plusieurs programmes de formation du personnel ? Comment
pensait-on pouvoir maintenir le même niveau de qualité et de sécurité
en baissant l'effectif global de 1500 à 950 employés et en
divisant par deux l'effectif des opérateurs de garde (soit de
douze à six) ? [13] Pourquoi le gouvernement
indien a-t-il refusé, à partir de 1982, que des techniciens américains
poursuivent les programmes de formation professionnelle qui étaient
prévus ?
À toutes ces questions, l'histoire
apportera peut-être, ou peut-être pas, quelques réponses. En
attendant, penchons nous sur les autres aspects de cette histoire
dramatique qui va ébranler de fond en comble la compagnie Union
Carbide. Dès l'annonce de la catastrophe qui fait, évidemment,
la une des journaux du monde entier, UCC, déstabilisée, est
attaquée de toute part. Elle doit cesser sa production à
Institute et sur d'autres sites étrangers. Le projet de nouvelle
implantation à Livington (Écosse) est annulé sine die. Cela ne
va pas être sans conséquences sur les principales Bourses du
monde...
La bataille boursière
Dès le mois de décembre 1984, le cours
de l'action UCC à Wall Street chute de 52$ à 32$ et l'entreprise
voit sa cote de crédit tomber au plus bas niveau. Cela implique
un lourd surenchérissement des emprunts qu'elle a contractés et,
donc, un accroissement de ses charges financières qui vient
affaiblir ses résultats. L'entreprise s'en trouve d'autant plus
fragilisée que, globalement, ses résultats des années antérieures
se situaient déjà au dessous de la moyenne de ceux de
l'industrie.
Au cours de l'été 1985, les premiers
charognards montrent le bout de leur bec. La rumeur d'une future
offre publique d'achat (OPA) se répand. Il s'agit d'une tentative
de rachat d'un nombre suffisant d'actions d'UCC pour modifier le
rapport de force interne et prendre ainsi la majorité des voix au
conseil d'administration au cours d'une assemblée générale
extraordinaire des actionnaires. La demande accrue d'actions d'UCC
fait rapidement remonter le cours, le doublant presque puisqu'il
atteint 60 $.
Le 14 août 1985, un concurrent américain,
GAF Corporation, annonce qu'il détient 5,6 % des actions d'UCC.
Le 28 août, le conseil d'administration d'UCC annonce une série
de mesures pour se protéger de cette attaque. Les principales
concernent des changements importants parmi le personnel
dirigeant, des fermetures d'usines non rentables et la mise à
pied d'environ 4000 personnes pour les seuls États-Unis, afin de
réduire les coûts d'exploitation. GAF corporation rachète les
actions en circulation, ce qui fait encore monter les cours. Mais,
dans le même temps, UCC procède elle aussi au rachat du plus
grand nombre possible de ses propres actions (une forme de
"cannibalisme financier" que permettent bizarrement de
nombreuses législations occidentales [14])
afin d'empêcher ses attaquants d'atteindre le pourcentage qui
leur permettrait de prendre le contrôle. De ce fait, le cours des
actions continue à monter, ce qui coûte fort cher, tant à UCC
du fait de sa faible côte de crédit, qu'à son attaquant. Malgré
cela, le 30 août 1985, GAF Corporation contrôle déjà 10 %
des actions et continue son attaque. Enfin, le 9 décembre 1985,
GAF Corporation fait une offre d'achat à 4,3 milliards de dollars
soit une offre de 68 $ par action. Le 15 décembre, UCC fait
une contre-offre et force GAF à offrir 74 $ par action le 26
décembre, puis 78 $ par action le 2 janvier 1986, ce qui
représenterait 600 millions de dollars de plus qu'un mois
auparavant.
Mais, ce même 2 janvier 1986, UCC annonce
un plan complet de restructuration entraînant de profonds
changements. Ce plan comprend :
- la vente de la division des produits de grande consommation (Eveready,
Prestone, Glad, etc.), de loin la plus rentable du groupe, pour un
montant de 2,2 milliards de dollars;
- une nouvelle offre de rachat d'actions pour 500 millions de
dollars;
- de nouvelles fermetures d'usines et des réductions
d'effectif;
- la création d'un programme d'aide à l'environnement ayant
un budget de 100 millions de dollars;
- la vente ou la réévaluation d'actifs divers (90 millions
pour les stocks, 675 millions sur les actifs immobilisés, 100
millions de frais de fermetures d'usines);
- la vente d'actifs non stratégiques pour un montant de 500
millions.
Face à cette avalanche de mesures, le 9
janvier 1986 GAF Corporation retire son offre et revend ses
actions à UCC. GAF réalise alors, au passage, un bénéfice de
plus de 90 millions de dollars par rapport au prix auquel il les
avaient achetées.
Mais UCC, dans le même temps, vit bien d'autres problèmes et
affronte les autorités indiennes pour déterminer les
responsabilités dans l'affaire de Bhopal.
La bataille juridique
Comme toujours quand des nord-américains sont impliqués, la
tragédie est immédiatement transposée sur le plan juridique et
une armée d'avocats se déploie sur tous les fronts. Certes, il
convient effectivement de définir des responsabilités, ne
serait-ce que pour mieux préparer l'avenir. Le drame de Bhopal va
donner lieu à deux procédures distinctes. La première opposera
l'État du Madya Pradesh à l'UCIL, l'UCC et le gouvernement
indien. La seconde opposera le gouvernement indien à l'UCIL,
L'UCC et le gouvernement des États-Unis (que nous appellerons
"les Américains" par souci de simplification). C'est
surtout à cette deuxième procédure que nous allons nous intéresser.
La première étape va consister à choisir la cour compétente,
chaque partie souhaitant curieusement être jugée ... dans le
pays de l'autre ! Ce sont finalement les Américains qui la
gagneront et nous comprendrons mieux, au vu des jugements
finalement rendus, pourquoi ils préféraient être jugés en Inde
où la jurisprudence pour ce genre de situation est presque
inexistante. Ils seront d'ailleurs largement aidés par les
instances judiciaires américaines qui, même si elles ne soupçonnent
pas immédiatement l'ampleur de la catastrophe, sont cependant peu
soucieuses de voir affluer, pour le moins, quelques milliers de
plaignants. Cette première escarmouche, le débat sur la
juridiction compétente, donne aux Américains ce dont ils ont le
plus besoin : du temps pour se préparer. Ce n'est finalement que
le 12 mai 1986 que le Juge Keenan décide que l'affaire ne peut
pas être jugée aux États-Unis.
Dès le 8 août 1986, dans une interview accordée au quotidien
londonien Times, UCC annonce quelle sera sa ligne de défense : démontrer
qu'il s'agit d'un sabotage ! Il y a, en effet, dans toutes les
usines produisant du MIC dans le monde, une hantise généralisée
d'un contact de ce produit avec l'eau. Il n'y a pas un employé
qui n'en connaisse les dangers mortels. C'est donc assez
naturellement que, dès le départ, les Américains vont privilégier
l'hypothèse du sabotage.
De son coté, le gouvernement indien a adopté une ligne dure
vis-à-vis de la partie adverse, refusant systématiquement toutes
les offres d'aide, de dons ou de coopération, et se préparant à
démontrer la responsabilité directe d'UCC dans l'affaire. Il
demande une indemnité de 15 milliards de dollars en compensation
et pour dommages exemplaires. C'est pourquoi il persiste à
vouloir que le cas soit jugé aux Etats-Unis, qui ont une
jurisprudence plus abondante et l'habitude d'accorder aux victimes
des dommages-intérêts très élevés. Le gouvernement indien
compte sans doute utiliser les médias américains à son
avantage, pensant sensibiliser une opinion publique influente. Il
fait donc appel de la décision du juge Keenan déclarant les
juridictions américaines incompétentes.
Mais les Américains sont également très présents sur leurs
propres médias. Le 17 novembre 1986, ils publient des
comptes-rendus d'enquête soulignant le fait que l'introduction délibérée
de grandes quantités d'eau dans le réservoir 610 a provoqué le
désastre. Quelques jours plus tard, le 21 novembre, un représentant
d'UCC, annonce même que le nom de l'employé indien coupable de
ce geste sera divulgué à la cour en temps opportun. Toute cette
gesticulation permet aux américains d'obtenir que le gouvernement
indien soit débouté le 14 janvier 1987 par la seconde chambre de
la cour d'appel de Manhattan. Elle précise dans son jugement que
UCC n'est pas directement impliquée; elle confirme que sa filiale
indienne UCIL est une entité légale indépendante et séparée
d'UCC, arguant du fait qu'elle n'est dirigée que par citoyens
indiens et n'emploie que des nationaux.
Pendant que UCC continue à accumuler des preuves ou des présomptions
sur ce qu'elle affirme être un sabotage et proteste contre
l'impossibilité d'accéder à un témoin clé, S. Sunderajan, la
procédure se met en place à Bhopal. Le 17 décembre 1987 (la
catastrophe remonte déjà à trois ans !), UCC dénonce le fait
que la Cour du District de Bhopal veuille lui faire payer un
montant provisoire de 270 millions de dollars avant même les
audiences. Le 18 janvier 1988, les Américains en appellent à la
Haute Cour de l'État de Madhya Pradesh pour faire annuler cette
ordonnance. Le 4 avril, le juge Sethy confirme les provisions pour
dommages imposées par la Cour de Bhopal mais ramène le montant
à 192 millions. Les victimes attendent toujours.
Le 10 mai 1988 est publiée l'étude du cabinet Arthur D.
Little qui confirme la thèse du sabotage et le 3 juin les Américains
font appel auprès de la Haute Cour Fédérale Indienne du
jugement de la Haute Cour de l'État de Madhya Pradesh du 4 avril.
Les victimes attendent encore.
Le 8 septembre 1988, la Haute Cour Fédérale Indienne donne
raison aux Américains. Le 14 octobre, le Juge Deo, de la Cour de
District de Bhopal est dessaisi de l'affaire au profit d'un autre
juge plus confirmé. Le drame remonte alors à près de quatre
ans. Les victimes continuent à attendre.
C'est finalement le 14 février 1989 que la Cour Suprême rend
son verdict : la partie américaine est condamnée à verser un
total de 470 millions se répartissant en 50 millions pour UCIL
(payés pour leur contre-valeur en roupies), et 415 millions pour
UCC. [15] Dès le 24 février avec
empressement ou avec une hâte suspecte selon la façon de voir ou
sentir les choses, les deux compagnies condamnées annoncent que
les sommes demandées ont été versées.
La décision de la Cour Suprême provoque de nombreux remous.
En effet, en plus du délai supérieur à quatre ans qui a été nécessaire
pour aboutir à une conclusion, beaucoup de personnes trouvent le
montant de la condamnation assez faible. Que l'on en juge : S'il
ne dédommageait que les morts, cela représenterait environ
700000 francs français par victime. [16] Si
on considère les morts plus les incapacités ou invalidités définitives,
l'indemnité individuelle tombe à environ 100000 francs français
par personne et si, enfin, on veut dédommager également tous les
blessés, la somme allouée à chaque personne tombe à 7000
francs français. [17]
Le ridicule semble le disputer à l'odieux. Nombreux sont ceux
qui ne se cachent pas pour dire publiquement qu'ils comprennent
mieux, maintenant, pourquoi a eu lieu cette longue bataille sur le
choix de la juridiction compétente car chacun sait bien qu'aux États-Unis,
une indemnité de un ou plusieurs millions de dollars n'est pas
rare pour des blessures graves, surtout dans des conditions comme
celles de Bhopal. L'ampleur des réactions est telle, dans le
monde, que le 4 mai 1989, la Cour Suprême des Indes, dans un long
plaidoyer, tente de justifier la rationalité de son jugement en
insistant lourdement sur le fait que, par rapport aux usages
indiens, les sommes requises sont extrêmement élevées. Ce
plaidoyer sera largement utilisé par UCC qui tente de se refaire
une image, au moins en Inde, en montrant à quel point elle a été
punie.
En fait, après que les compagnies d'assurance aient assumé
plus de la moitié des frais (environ 250 millions de dollars) on
peut raisonnablement penser que tant UCC que ses assureurs s'en
sont finalement fort bien tirés et qu'ils ont eu la chance, dans
cette histoire, que les choses se soient passées en Inde et non
pas en Virginie ou en Allemagne.
Le repentir et la nouvelle image d'UCC
Les actions immédiates entreprises par
UCC dès le lendemain de l'accident peuvent, avec le recul, paraître
bien faibles, voire mesquines, par rapport à l'étendue de la
catastrophe. Mais elles ont au moins le mérite d'exister.
Dans la semaine qui suit la catastrophe, puis à nouveau en février
et mai 1985, UCC envoie à Bhopal des médecins, dont certains
sont des sommités internationales en pneumologie et
ophtalmologie, ainsi que du matériel médical. Le 10 décembre
1984, UCC offre un million de dollars au fonds d'intervention du
Premier Ministre Indien. Pendant le premier semestre 1985, les
employés américains d'UCC, tout comme les retraités ou des
anciens de la compagnie collectent et envoient 120000 dollars aux
différentes organisations de secours à Bhopal. Au fur et à
mesure de la prise de consciente de l'ampleur des dégâts, UCC
renforce ces mesures. Le 18 avril 1985, elle offre cinq millions
de dollars au titre de l'aide humanitaire. Ces fonds sont refusés
par le Gouvernement Indien et ils seront ultérieurement versés
à la Croix-Rouge américaine au titre de Bhopal. À ce jour, il
semble que deux millions seulement aient été utilisés par la
Croix-Rouge Indienne. En avril 1985 et janvier 1986, UCC fait un
prêt de 2,2 millions de dollars à l'Université de l'État de
l'Arizona pour mettre sur pied un Centre technique et de formation
pour Bhopal. En mai 1986, UCC donne encore un million à une ONG
suisse, Sentinelles, pour des programmes de formation médicale à
Bhopal.
En janvier 1986, UCC et UCIL offrent de financer la
construction d'un hôpital destiné au traitement des victimes de
Bhopal. Cette offre sera retenue en octobre 1991 par la Cour Suprême
Indienne qui demandera aux deux compagnies de verser environ 50
millions de roupies dans ce but (soit un peu plus de 100 millions
de francs français). Quelques jours plus tard les deux compagnies
confirmeront leur accord pour cette contribution qui n'avait
toujours pas été acceptée par les autorités indiennes fin
1992.
Largement meurtrie par toute cette
aventure, la nouvelle UCC qui se met sur pied en 1986 sait que son
image est ternie pour longtemps et qu'il lui faudra beaucoup de
temps et d'efforts, donner des preuves pour retrouver la confiance
perdue. Tout comme la peur du gendarme est le début de la
sagesse, la réprobation mondiale unanime qu'a suscité son
implication dans l'affaire de Bhopal, et la dégradation de son
image publique l'incitent à modifier véritablement et en
profondeur son comportement et à assumer davantage ses
responsabilités sociales.
Lors d'une allocution présentée au forum
économique de Davos, le 5 février 1991, le nouveau président
d'UCC, Robert Kennedy, affirmait : "Care for the planet has
become a critical business issue -- central to our jobs as senior
managers" (Se préoccuper de notre planète est devenu un
enjeu essentiel pour les entreprises -- fondamental pour notre
responsabilité de dirigeants). Et de fait, l'engagement d'UCC
dans cette nouvelle voie semble réel et se manifeste par de
nombreuses actions concrètes, tardives mais réelles.
En plus de l'engagement formel du président
en faveur du respect de l'environnement et les problèmes de sécurité,
UCC a créé un comité "santé, sécurité.
environnement" composé de personnes externes; un vice-président
exécutif [18] est désormais chargé spécifiquement
des problèmes d'environnement. Les performances d'UCC en matière
de lutte contre la pollution, de sécurité et de respect de
l'environnement, font l'objet partout dans le monde d'audits réguliers
réalisés par des firmes spécialisées indépendantes et crédibles.
L'entreprise a également défini un plan stratégique
environnemental ayant des objectifs précis et contrôlables.
En ce qui concerne la sécurité des
installations, les procédures écrites ont été réécrites pour
les rendre vraiment opérationnelles. On est ainsi passé de plus
d'un mètre d'épaisseur de documents à 1,5 cm., ce qui est
encore bien épais mais beaucoup plus réaliste, en cas d'urgence,
que le fatras précédent. À cela s'ajoutent de nombreux
programmes de sensibilisation et de responsabilisation du
personnel, une révision de tous les processus de production, de
transport, d'utilisation et d'élimination des produits dangereux.
Le niveau des progrès accomplis donne des craintes rétrospectives
sur les catastrophes potentielles auxquelles nous avons échappé.
Et on constate effectivement des résultats : UCIG, filiale
produisant des gaz industriels, a réduit de 97% ses émissions
toxiques entre 1987 et 1990. UCC&P, filiale produisant les
produits chimiques et plastiques, a réduit ses rejets de
substances cancérigènes de 50% et de substances potentiellement
cancérigènes de 90% pendant la même période. Mais on constate
aussi que, progressivement, les différentes filiales d'UCC
changent de nom chaque fois que cela est possible. Ainsi la
filiale gaz industriel du Canada est-elle devenue Praxair inc. en
juillet 92 ...
Union Carbide : la complicité passive
Que peut-on reprocher au juste à la compagnie Union Carbide ?
Forcée par la gouvernement indien d'ouvrir une usine qu'elle ne
souhaitait pas construire, elle s'est vue largement dépossédée
de la possibilité de gérer cette usine par la réglementation
indienne qui vise à "indianiser" au maximum la gestion.
Le prix direct à payer a été finalement peu élevé. Alors que
dans les premiers mois qui ont suivi le drame de Bhopal on parlait
de milliards de dollars d'indemnité qui conduiraient UCC à la
faillite, il s'est agi finalement de 470 millions de dollars
desquels il faut retirer une prise en charge par les compagnies
d'assurance d'environ 250 millions, soit 220 millions net pour UCC.
Le prix indirect a été beaucoup plus élevé : la compagnie a été
durablement fragilisée. Attaquée en bourse, elle a du liquider
certains de ses meilleurs actifs pour survivre. Son image de
marque en a souffert de façon majeure. D'où le souci d'UCC de
changer progressivement le nom de ses filiales pour faire oublier
l'image négative de la firme qui possédait l'usine de Bhopal.
A l'instar du prix qu'elle a du payer, la responsabilité
directe et active de UCC dans le désastre de UCIL Bhopal est
faible. Ses ingénieurs avaient attiré l'attention. Ses consignes
de sécurité n'étaient pas respectées. Elle avait proposé de
fermer cette usine non rentable (toujours de façon directe). Mais
ses responsabilités indirectes sont grandes. Elle connaissait
pertinemment les risques majeurs liés à l'isocyanate de méthyle.
Elle avait d'autres usines dans le monde, qui pouvaient servir de
points de référence.
Il est clair qu'elle aurait du, au-delà de tout critère de
profit, de coût, ou même de relations avec les autorités
indiennes, alerter celles-ci et tout faire soit pour que l'usine
soit arrêtée, soit pour que la sécurité revienne à un niveau
satisfaisant. La règle absolue de toute usine produisant du MIC
est d'empécher qu'il ait le moindre contact avec de l'eau. Sinon,
le nuage toxique est inévitable. Il est donc inconcevable que la
conception technique de l'usine permette, même par inadvertance,
qu'un tel contact ait lieu.
En fait, ce que nous avons appelé responsabilité indirecte
peut très bien être qualifié de complicité passive. Lorsque le
contexte local paraît "irrécupérable" par son laxisme
ou son manque de sérieux technique, il est tentant de baisser les
bras. Surtout lorsque les autorités locales ont tout fait pour éloigner
l'entreprise détentrice de la technologie d'un contrôle efficace
de l'unité. Normalement il ne devrait guère y avoir de problème
: l'Inde a de bons ingénieurs, et on peut leur faire confiance
pour assurer la sécurité minimale d'un tel procédé technique.
Celui-ci ne se fait pas dans des conditions difficiles et stocke
un produit, dont il suffit de surveiller la température, dans un
silo, dont il suffit de surveiller la pression et le taux de
remplissage.
Le reste, ce qui accompagne et vient en quelque sorte punir la
complicité passive, c'est "la faute à pas de chance" :
des ouvriers font couler mille litres d'eau "par erreur"
dans le silo 610. Ce premier fait, qui sera, comme nous l'avons déjà
souligné, toujours nié par les autorités indiennes n'exonère
pas la responsabilité d'Union Carbide. Indirectement responsable,
Union Carbide a donc été passivement coupable.
Comme le proclame actuellement [19] sur
tous les murs de Madrid, la publicité de l'association caritative
Manos Unidas (Mains Jointes), " La pasividad te hace
complice" : la passivité te rend complice ! S'il est un
domaine où la passivité va se manifester fréquemment, c'est
bien celui de la contrebande qui est l'objet du chapitre suivant.
Certes le contrebandier et ceux qui pensent et organisent la
contrebande autant que ceux qui l'exécutent, sont actifs. Il
s'agit d'une initiative, certes illégale mais qui est démarrée
sur le projet d'un gain facile à partir d'une opération sans
risques majeurs. Mais que pour la contrebande active ait un sens
il faut aussi tout un réseau de revendeurs et aussi de très
nombreux acheteurs potentiels de produits illégalement importés.
La passivité commence en fait au fabricant des produits de
contrebande qui sait peut-être, mais n'est pas censé savoir que
ses produits vont prendre des voies détournées. Passifs aussi
les douaniers qui, dans certains pays, regardent à droite quand
des marchandises passent à gauche (Afrique, frontières entre la
Turquie et l'Iran, la Grèce et la Serbie, St Domingue et Haïti).
Forte enfin est la passivité des clients finaux qui ne vont pas
se plaindre d'obtenir de meilleures conditions d'achat, et évitent
donc de se poser la question de l'origine des marchandises, alors
que pourtant, l'avantage de prix ne peut pas tomber du ciel. Cette
passivité à de multiples niveaux on la retrouve dans l'histoire
des contrebandes que nous allons raconter au chapitre suivant .
Les multiples complicités passives qui sont à l'oeuvre dans la
contrebande sont également à l'origine de beaucoup des raisons
objectives qui sous-tendent le drame de Bhopal : recherche à tout
prix de la meilleure rentabilité économique, fausses déclarations,
détournement ou non observance de lois ou de réglementations,
cynisme et indifférence ... A l'inverse de Bhopal, et de drames
similaires comme Seveso ou Tchernobyl, les victimes ne sont pas
les mêmes et ne souffrent pas au même degré. Alors que dans le
cas de la catastrophe industrielle de Bhopal des milliers de gens
sont morts et plus de cent mille souffrent encore physiquement des
conséquences de l'accident, la contrebande ne fait pas de
victimes apparentes; il semblerait même que le phénomène fasse
plutôt des heureux. Car la victime de la contrebande, c'est
surtout le budget de l'Etat qui subit une perte de recettes,
c'est-à-dire finalement la collectivité et à travers elle
chaque contribuable, c'est-à-dire tout le monde et personne à la
fois.
Notes complémentaires :
[1] Selon Clayton Trotter & al. dans
"Bhopal, India and Union Carbide : The Second Tragedy", Journal
of Business Ethics, n[[ordmasculine]]8, 1989, p.440
[2] Soit le lundi à 19h30, heure de Bhopal
[3] On sait qu'en principe ce produit peut être
rapidement neutralisé par une enveloppe de soude qui interdirait
toute émanation.
[4] Ce qui constitue pour l'époque mais,
encore plus, pour la région, une somme considérable
[5] L'État du monde 1985, "Les
catastrophes industrielles dans le Tiers-Monde", Éditions La
Découverte, Paris
[6] Il contient exactement 11290 gallons,
soit environ 42740 litres, ce qui semble nettement supérieur aux
quantités stockées en un seul réservoir dans des pays comme les
USA, l'Allemagne ou le Japon.
[7] psi : pounds per square inch
[8] Nous laissons le lecteur imaginer par
lui-même quel doit être le degré de gravité d'une infirmité
aux Indes avant qu'elle soit vraiment considérée comme une
incapacité de travail puis, ensuite, transposer ce qu'aurait été
le bilan officiel d'une catastrophe identique en France ou dans un
autre pays développé considérant le stress, par exemple, comme
une cause normale d'arrêt de travail... D'ailleurs, il ne sera déposé
que 80000 demandes d'indemnisation, auprès des autorités
indiennes il est vrai!
[9] Les mesures de sécurité d'une telle
usine pouvant représenter de 15 à 30% du montant total de la
construction, on aurait ainsi réalisé à Bhopal une économie de
l'ordre de trois à six millions de dollars
[10] Dans les pays en voie de développement,
les firmes multinationales sont souvent contraintes par des législations
sévères empêchant "l'exploitation des ressources
locales"; elles subissent une série de contraintes qui
limitent leurs bénéfices comptables dans le pays d'implantation
et les obligent à les réinvestir sur place. Elles ont donc
tendance, plutôt que faire "d'inutiles" bénéfices
locaux, à prendre leurs bénéfices sur des transactions faites
entre maison-mère et filiale en surfacturant des prestations
(royalties pour des licences, vente de plans, assistance
technique, vente de composants essentiels, etc.)
[11] Déclaration de Warren Anderson devant
une sous-commission d'enquête du Congrès US à la fin de 1984
[12] Cf. les rapports d'inspection des spécialistes
américains des systèmes de sécurité de Bhopal en 1982. Il faut
par ailleurs souligner l'absence du système informatisé de contrôle
automatique présent dans les autres usines de ce type.
[13] Ref. Clayton Trotter, déjà cité
[14] Le fait pour une entreprise côtée en
bourse d'acheter ses propres actions est interdit en France, mais
autorisé dans certains grands pays dont les Etats-Unis.
[15] Les 5 millions manquants correspondent
à la somme que la cour fédérale américaine avait immédiatement
obligé UCC à payer pour les premiers secours aux victimes.
[16] très exactement 122779,52 dollars
[17] soit respectivement 17 548,44 et 1
296,41 dollars
[18] Soit l'équivallent d'un directeur général
adjoint dans une multinationale française.
[19] Mai 1994.
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