Sommaire  
> Jean-Claude Carrière

Accueil
Actualités
Anoushka
A Paris
Associat.
Ayurveda
Bombaysers
Carnet 97
Carnet 99
Carnet 01
Colloque
Cuisine
Devi
Divinités
Economie
Editorial

Géographie
Galerie
Kalaripayat
Langage
Lapierre
Lexique
Liens
Littérature
Mailing-list
Megasia
Météo
Mousson
Musique
OGM
OM
Raghunath
Relations
Religions
Rickshaws
Sadhus
Santé
Sarah_Dars
Susheela

Stages
Vaches

  Spécial 
 découverte
de Pondichery


Accès
Alliance
Aurobindo
Auroville
Banques
Carte post
Cinémas
Education
Histoire
Hôtels
Insolite

Lorient
Photos
Restaurant

Shopping
Trait-Union
Urgences
Web-Booth


 

 

 

 

 

DICTIONNAIRE AMOUREUX DE L'INDE
Jean-Claude Carrière
Éditions Plon

Après le magnifique abécédaire composé par Jacques Lacarrière en l'honneur de la Grèce*, la formule du Dictionnaire amoureux embrasse désormais les immenses territoires de l'Inde avec Jean-Claude Carrière en éclaireur avisé, maître d'oeuvre vagabond, puisqu'il s'agit toujours d'obéir au seul principe de plaisir sans prétendre à aucune exhaustivité. D'ailleurs, la relation entre la Grèce et l'Inde qui aurait pu surgir par exemple d'une évocation des figures jumelles de Shiva et Dyonysos, se découvre, et très plaisamment, en conclusion de l'article "jouissance"; deux légendes, l'une indienne, l'autre grecque, s'accordant pour juger l'orgasme féminin d'une amplitude sans égale : "Il est si vif et si intense que même les dieux nous l'envient..."

Jean-Claude Carrière le sait, tous les amoureux de l'Inde aiment un pays différent, tous tiennent à leur approche singulière, tous ont des raisons, des émotions, des expériences qui ne cessent de renforcer un lien unique, si fort, si envoûtant même, qu'il apparaît souvent comme l'une des très rares chances vraiment donnée de se changer la vie. Pour Carrière, c'est le Mahabharata, le grand poème épique, qui joua à la fois le rôle de premier guide et celui de viatique permanent.

Afin de préparer avec Peter Brook l'adaptation théâtrale de cette épopée fondatrice, immense réservoir de la mémoire collective indienne, Carrière aborda l'Inde d'aujourdui muni d'une sorte de passe-partout universel. Ce poème, écrit-il, "nous entraîna dans toutes les écoles de théâtre et de danse, il nous conduisit de village en village, et d'individu à individu. Il nous permit d'ouvrir immédiatement toute conversation, n'importe où, avec un chauffeur de taxi ou un professeur d'université. Il nous fit rencontrer des marxistes et des saints."

* Le Monde des Livres, 29 juin 2001

Pendant une vingtaine d'années, Carrière a sillonné le sous-continent, non pas en tous sens car il s'y rendait toujours pour un travail ou un projet précis, et sa présence dans des universités, des temples, des studios, des fêtes, des meetings politiques n'était pas le fait du hasard. D'où ce livre fait de "zigzags dans le continent de la multitude" qui témoigne d'une acuité de perception chaleureuse, mais lucide, robuste, mais subtile, loin des clichés et des caricatures. Carrière n'est pas de ceux qui prennent le premier saddhu venu pour un être réalisé; il n'est pas non plus de ceux qui restent à distance d'une réalité qui submerge, stupéfie, enchante ou destabilise. Il transmet "cette disponibilité insatiable, cette avidité de voir et de savoir qui nous tient constamment éveillés, aux aguets, dans le pays le moins ennuyeux du monde. Où l'ennui, comme l'indifférence qui l'accompagne, sont inconcevables, ne relèvent pas de ce monde. L'Inde nous arrache hors de nous-mêmes, soit par répulsion soit par attraction, ou par la plus forte des curiosités, celle qui ne sait ni ce qu'elle cherche, ni ce qu'elle peut espérer, ou craindre. Une surprise à chaque battement de paupière. Une provocation incessante du regard et de la pensée." Ce dictionnaire est donc cela : battement de paupière quand à Omkaresvar, redescendant du petit temple blanc de Shiva vers la rivière, "on peut s'asseoir à la terrasse d'un café, dominant à pic les barques et le mouvement des pèlerins, et y boire un thé au coucher du soleil. L'esprit, qui n'a rien à contempler et tout à sentir, se perd dans un autre temps, enfoui en nous-mêmes. Il n'y a rien à dire à ce moment-là. C'est l'Inde et rien d'autre."

Ou bien provocation calme, par mégarde, quand la réplique d'un inconnu ouvre une brèche dans la touffeur du jour. Ou bien complicité quand surgit une Ambassador justement célébrée comme "une voiture d'éternité". Ou bien émerveillement quand la danseuse et chorégraphe Rukmini Devi demeure, à quatre-vingt-un ans, pareille à "une lumière entrant dans la pièce". Ou bien partage quand la musique indienne est évoquée en termes physiques, comme s'il s'agissait autant pour l'artiste que pour l'auditeur-spectateur d'un art du toucher.

Ou bien méditation quand résonnent ces vers du Mahabharata : "Ce monde est une roue qui tourne, / un passage dans le grand océan du temps / où nagent deux requins, la vieillesse et la mort. / Rien ne dure, pas même ton corps. / Plaisir, douleur, tout est fixé. / Nul ne reste, nul ne revient. / Ce que tu désires, tu l'as, / ce que tu ne désires pas, tu l'as, / personne ne comprend pourquoi. Rien ne garantit le bonheur de l'homme. / Où suis-je ? Où irai-je ? / Qui suis-je ? Pourquoi ? / Et sur quoi devrais-je pleurer ?" Mais en citant ce consolamentum qui, sous une forme très dense, dévoile un aspect majeur de la pensée indienne, Jean-Claude Carrière n'omet pas de préciser que "la vie humaine étant une illusion, nous pourrions penser qu'en Inde il est moins difficile de la perdre qu'ailleurs. Et c'est vrai : la mort est ordinaire, banale (...) Cela ne signifie pas que la disparition d'un être aimé n'apporte pas un chagrin véritable, là-bas comme ici." C'est dans ces notations-là, sans complaisance, que Carrière établit au mieux son rapport fait de fascination, de tendresse, d'ironie aussi, avec le pays de tous les possibles et de toutes les métamorphoses. Relisant la Vie d'Alexandre de Plutarque, il se réjouit du dialogue des philosophes grecs et des sages indiens ou chacun joue si exactement son jeu. Aux premiers les questions, aux seconds les réponses, toujours rusées ou surprenantes, jusqu'à l'échange le plus frappant : "- Pourquoi les hommes se révoltent-ils ? demande le Grec. - Pour trouver la beauté, répond l'Indien. Soit dans la vie, soit dans la mort."

Le Monde des Livres
2001

 

Retour  

(c) PONDICHERY.COM 2003  - Textes/infos: François Schotte

[an error occurred while processing this directive]