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DICTIONNAIRE AMOUREUX DE L'INDE
Jean-Claude Carrière
Éditions Plon
Après le
magnifique abécédaire composé par Jacques Lacarrière en
l'honneur de la Grèce*, la formule du Dictionnaire amoureux
embrasse désormais les immenses territoires de l'Inde avec
Jean-Claude Carrière en éclaireur avisé, maître d'oeuvre
vagabond, puisqu'il s'agit toujours d'obéir au seul principe de
plaisir sans prétendre à aucune exhaustivité. D'ailleurs, la
relation entre la Grèce et l'Inde qui aurait pu surgir par
exemple d'une évocation des figures jumelles de Shiva et Dyonysos,
se découvre, et très plaisamment, en conclusion de l'article
"jouissance"; deux légendes, l'une indienne, l'autre
grecque, s'accordant pour juger l'orgasme féminin d'une amplitude
sans égale : "Il est si vif et si intense que même les
dieux nous l'envient..."
Jean-Claude Carrière
le sait, tous les amoureux de l'Inde aiment un pays différent,
tous tiennent à leur approche singulière, tous ont des raisons,
des émotions, des expériences qui ne cessent de renforcer un
lien unique, si fort, si envoûtant même, qu'il apparaît souvent
comme l'une des très rares chances vraiment donnée de se changer
la vie. Pour Carrière, c'est le Mahabharata, le grand poème épique,
qui joua à la fois le rôle de premier guide et celui de viatique
permanent.
Afin de préparer
avec Peter Brook l'adaptation théâtrale de cette épopée
fondatrice, immense réservoir de la mémoire collective indienne,
Carrière aborda l'Inde d'aujourdui muni d'une sorte de
passe-partout universel. Ce poème, écrit-il, "nous entraîna
dans toutes les écoles de théâtre et de danse, il nous
conduisit de village en village, et d'individu à individu. Il
nous permit d'ouvrir immédiatement toute conversation, n'importe
où, avec un chauffeur de taxi ou un professeur d'université. Il
nous fit rencontrer des marxistes et des saints."
* Le Monde des
Livres, 29 juin 2001
Pendant une
vingtaine d'années, Carrière a sillonné le sous-continent, non
pas en tous sens car il s'y rendait toujours pour un travail ou un
projet précis, et sa présence dans des universités, des
temples, des studios, des fêtes, des meetings politiques n'était
pas le fait du hasard. D'où ce livre fait de "zigzags dans
le continent de la multitude" qui témoigne d'une acuité de
perception chaleureuse, mais lucide, robuste, mais subtile, loin
des clichés et des caricatures. Carrière n'est pas de ceux qui
prennent le premier saddhu venu pour un être réalisé; il n'est
pas non plus de ceux qui restent à distance d'une réalité qui
submerge, stupéfie, enchante ou destabilise. Il transmet
"cette disponibilité insatiable, cette avidité de voir et
de savoir qui nous tient constamment éveillés, aux aguets, dans
le pays le moins ennuyeux du monde. Où l'ennui, comme l'indifférence
qui l'accompagne, sont inconcevables, ne relèvent pas de ce
monde. L'Inde nous arrache hors de nous-mêmes, soit par répulsion
soit par attraction, ou par la plus forte des curiosités, celle
qui ne sait ni ce qu'elle cherche, ni ce qu'elle peut espérer, ou
craindre. Une surprise à chaque battement de paupière. Une
provocation incessante du regard et de la pensée." Ce
dictionnaire est donc cela : battement de paupière quand à
Omkaresvar, redescendant du petit temple blanc de Shiva vers la
rivière, "on peut s'asseoir à la terrasse d'un café,
dominant à pic les barques et le mouvement des pèlerins, et y
boire un thé au coucher du soleil. L'esprit, qui n'a rien à
contempler et tout à sentir, se perd dans un autre temps, enfoui
en nous-mêmes. Il n'y a rien à dire à ce moment-là. C'est
l'Inde et rien d'autre."
Ou bien
provocation calme, par mégarde, quand la réplique d'un inconnu
ouvre une brèche dans la touffeur du jour. Ou bien complicité
quand surgit une Ambassador justement célébrée comme "une
voiture d'éternité". Ou bien émerveillement quand la
danseuse et chorégraphe Rukmini Devi demeure, à quatre-vingt-un
ans, pareille à "une lumière entrant dans la pièce".
Ou bien partage quand la musique indienne est évoquée en termes
physiques, comme s'il s'agissait autant pour l'artiste que pour l'auditeur-spectateur
d'un art du toucher.
Ou bien méditation
quand résonnent ces vers du Mahabharata : "Ce monde est une
roue qui tourne, / un passage dans le grand océan du temps / où
nagent deux requins, la vieillesse et la mort. / Rien ne dure, pas
même ton corps. / Plaisir, douleur, tout est fixé. / Nul ne
reste, nul ne revient. / Ce que tu désires, tu l'as, / ce que tu
ne désires pas, tu l'as, / personne ne comprend pourquoi. Rien ne
garantit le bonheur de l'homme. / Où suis-je ? Où irai-je ? /
Qui suis-je ? Pourquoi ? / Et sur quoi devrais-je pleurer ?"
Mais en citant ce consolamentum qui, sous une forme très dense, dévoile
un aspect majeur de la pensée indienne, Jean-Claude Carrière
n'omet pas de préciser que "la vie humaine étant une
illusion, nous pourrions penser qu'en Inde il est moins difficile
de la perdre qu'ailleurs. Et c'est vrai : la mort est ordinaire,
banale (...) Cela ne signifie pas que la disparition d'un être
aimé n'apporte pas un chagrin véritable, là-bas comme
ici." C'est dans ces notations-là, sans complaisance, que
Carrière établit au mieux son rapport fait de fascination, de
tendresse, d'ironie aussi, avec le pays de tous les possibles et
de toutes les métamorphoses. Relisant la Vie d'Alexandre de
Plutarque, il se réjouit du dialogue des philosophes grecs et des
sages indiens ou chacun joue si exactement son jeu. Aux premiers
les questions, aux seconds les réponses, toujours rusées ou
surprenantes, jusqu'à l'échange le plus frappant : "-
Pourquoi les hommes se révoltent-ils ? demande le Grec. - Pour
trouver la beauté, répond l'Indien. Soit dans la vie, soit dans
la mort."
Le Monde des Livres
2001
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