Calcutta veut interdire les
rickshaws, symboles d'esclavage, avant la fin 2005. Mais les
25 000 «hommes chevaux» de la ville, souvent sans
qualifications, craignent de se retrouver dans une misère
encore plus noire.

L'Inde se rêve en paillettes
et néons. Aux avant-postes d'une modernité porteuse de
croissance. De ce monde, encombré de téléphones portables,
d'ordinateurs, de salles de gym pour hommes d'affaires trop gras
et de bien d'autres gadgets dans l'esprit du temps, ont déjà
été exclues les vaches qui flânaient paresseusement dans les
rues de Delhi. Une image diablement trop négative pour un pays
qui aspire à devenir l'une des plus grandes puissances économiques
du XXIe siècle. Sacrés ou pas, vaches et buffles
ont été exilés cet été dans les faubourgs de la capitale.
Un mythe vient de s'effondrer.
Dans un sursaut d'orgueil, Calcutta a entrepris, quant à elle,
de se débarrasser de ses rickshaws à propulsion humaine. En
clair, d'en finir avec ses «hommes chevaux», selon
l'expression du livre de Dominique Lapierre, La Cité de la
joie. L'un des principaux personnages de ce roman réalité est
Hajari, un «rickshaw wallah» venu du Bihar voisin, l'un des
Etats les plus pauvres de l'Inde. Sans ressources, sans
qualification. Et une famille à nourrir au village.
Comme Hajari, ils sont près de
25 000 à tenter de survivre à Calcutta en tirant leurs
cargaisons humaines dans les rues encombrées de cette grande métropole
de 12 millions d'habitants. Qu'il pleuve à seaux, comme pendant
la mousson, ou que le mercure flirte avec les 46°. Ils gagnent
en moyenne 100 roupies (2 euros environ) par jour, et en
reversent la moitié au propriétaire du rickshaw. Moyennant
quoi ils reçoivent deux maigres repas quotidiens et ont le
droit de dormir dans leur carriole. Certains à l'abri, dans un
garage, la plupart dans la rue.
Les «hommes chevaux» collent
à l'image de l'ancienne capitale du British Raj. Et, justement,
estiment les responsables locaux, ils la ternissent. A tel point
que cela pourrait compromettre l'avenir de Calcutta qui aspire,
elle aussi, à devenir un centre de haute technologie, une
vitrine de l'«Inde qui gagne». «Beaucoup d'Occidentaux
associent notre ville aux rickshaws, aux mendiants et aux lépreux,
mais Calcutta est très différente de cette idée erronée que
l'on se fait d'elle», explique Buddhadeb Bhattacharjee, le chef
du gouvernement communiste du Bengale occidental.
Le 15 août, à l'occasion de la Fête de l'indépendance, il a
donc annoncé que les rickshaws tirés par des hommes seraient
interdits à Calcutta avant la fin de 2005. «La vue d'un être
humain tirant d'autres êtres humains à la force de ses bras et
de ses jambes pour une bouchée de pain ne rehausse pas l'image
de notre ville. C'est un symbole d'esclavage ; une pratique
inhumaine ; c'est horrible à voir. Il faut mettre immédiatement
un terme à cela», s'enflamme Bhattacharjee. Ironie de
l'histoire, lorsque, en 1976, le gouvernement du Bengale
occidental a tenté, une première fois, d'interdire les
rickshaws tirés par des hommes, les communistes sont montés au
créneau. Ils étaient alors dans l'opposition. Aujourd'hui
qu'ils sont au pouvoir, ils n'ont qu'une idée en tête :
attirer les investissements étrangers.
Bhattacharjee a expliqué que les «tana rickshaws» (en
bengali) seraient supprimés en plusieurs étapes. Il a surtout
promis un plan de reconversion et des compensations. «Nous les
remplacerons par des tricycles ou des auto-rickshaws», a-t-il
affirmé. Il a aussi indiqué que des prêts à taux préférentiels
seraient consentis aux «rickshaw wallahs» de manière qu'ils
puissent acquérir de nouveaux véhicules. «C'est bien beau,
dit Samir Sheikh, mais que ferons-nous si nous ne pouvons pas
rembourser les emprunts ?» Il ajoute : «Si l'on interdit les
tana rickshaws, la Cité de la joie deviendra vite la Cité du
chagrin.» Dans la famille de Samir, on est rickshaw wallah de père
en fils. «Mon grand-père et mon père ont tous deux passé
leur vie à tirer des rickshaws, je ne sais rien faire d'autre.
Si l'interdiction entre en vigueur, nous mourrons tous de faim»,
se lamente cet homme encore jeune, qui avoue ne pas connaître
son âge exact.
Il n'est pas le seul à s'inquiéter. D'autant que, depuis le
mois d'août, le gouvernement n'a encore rien annoncé de
concret. «Pour l'instant, nous nous contentons de ne pas
renouveler les licences de ceux qui en possèdent une et de ne
pas en accorder à ceux qui en demandent», confie un
responsable du gouvernement local. Un cautère sur une jambe de
bois. D'abord parce que, si 25 000 «hommes chevaux» courent
dans les rues de Calcutta, 6 000 d'entre eux seulement possèdent
une licence. Les autres sont des travailleurs journaliers loués
par un propriétaire qui possède plusieurs rickshaws. Ces
derniers sont non seulement à la merci d'un patron généralement
sans pitié, mais souvent victimes, aussi, d'une police rongée
par la corruption. Abdul Sattar, qui est dans le métier depuis
longtemps, raconte : «La police nous tombe dessus le vendredi
de préférence. Elle menace de boucler tous ceux qui n'ont pas
de licence. Le seul moyen de ne pas moisir en prison pendant le
week-end, c'est de payer.»
En 1996, une tentative d'interdire les tana rickshaws a échoué
elle aussi devant la levée de boucliers des «hommes chevaux»
qui ont enchaîné grèves et manifestations. Un an plus tard,
le gouvernement a offert 7 000 roupies à chaque propriétaire
de rickshaw qui accepterait de rendre sa carriole. Il n'a pas
trouvé preneur.
Malgré la tuberculose qui les
guette, la misère dans laquelle ils vivent, la plupart des
rickshaw wallahs sont fiers de ce qu'ils font. Et refusent d'être
vus comme la honte du Bengale occidental. «Nous travaillons
dur, c'est vrai, mais la vie, c'est fait pour ça, lance
Dinanath Paswan. Nous ne comprenons pas pourquoi notre métier
devrait donner mauvaise réputation à Calcutta. Si un porteur
est autorisé à transporter les bagages des autres sur sa tête,
si un batelier peut faire traverser la rivière aux gens en se
servant de ses mains pour ramer, pourquoi ne serions-nous pas
autorisés, nous, à les tirer dans nos rickshaws ?»