







Rencontre avec
Sarah Dars

Depuis plusieurs
mois l'équipe de Pondichéry.com souhaitait rencontrer Sarah
Dars afin de plonger avec elle dans l'univers de Doc. Grâce à
la complicité de son attachée de presse et des Editions
Picquier une entrevue a été possible. En voici le récit :

Pondichéry.com : Comment les Indiens accueillent-ils votre vision de
leur pays ?
Je redoutais
surtout les Indiens de France. Ils sont parfois très...
caustiques. Mais ils sont les premiers à me dire qu'ils ont du
plaisir à lire mes livres parce que cela les "ramène chez
eux".
Pondichéry.com : Leur attitude tient sans doute à la vision non misérabiliste
que vous donnez de l'Inde.
Peut-être.
J'essaie d'être réaliste sans tomber dans le travers du misérabilisme.
Il y a assez d'autres choses à voir en Inde, et à dire sur
l'Inde, que la misère, évidemment indéniable. C'est un pays
dur pour tout le monde, même pour un étranger, à cause de
spectacles souvent affligeants. On y a parfois le cafard et on
éprouve alors l'envie de repartir sans attendre, parce qu'on ne
peut plus rien supporter, pas même l'odeur du curry, pourtant délicieuse.
Mais, la plupart du temps, ce malaise est compensé pour moi par
un événement ou une vision agréables, voir enchanteurs. Je
trouve à l'Inde un charme qui l'emporte sur toute autre considération.
Si j'ai situé
jusqu'ici mes intrigues dans le Sud, c'est parce que c'est la région
que je connais le mieux pour y avoir séjourné et même vécu.
Je connais aussi le Nord et il n'est pas exclus que j'y situe
une histoire, mais pour commencer, il valait mieux que je décrive
des lieux familiers. Cela dit, j'adore me balader dans toutes
les régions, me laisser porter, m'imprégner... pour
m'apercevoir, d'ailleurs, au bout du dixième voyage que je n'en
sais pas plus que la première fois et que je n'ai rien compris.
Après des études
de langues et civilisations orientales, après des voyages en
Inde en simple touriste, en routarde, j'ai eu envie d'aborder la
mythologie et certaines philosophies de ce pays. J'y ai donc séjourné
plus ou moins longuement, à plusieurs reprises, pour étudier
le Sânkhya ou le
Vedânta. Même durant ces périodes, j'essayais de faire de
temps en temps une escapade, mais les maîtres indiens sont
exigeants et ce n'était pas toujours possible.
Pourquoi cet intérêt pour la philosophie ?
Parce que c'est
un moyen comme un autre de mieux connaître un peuple et un pays
auxquels on s'intéresse. C'est passionnant et très révélateur.
J'ai participé
à la réalisation d'un film sur un yogi centenaire, ce qui m'a
donné l'occasion d'approcher des gens extraordinaires et de
voir, si je puis dire, cette philosophie en action. Les pères
de mes professeurs étaient pour la plupart des maîtres
spirituels, mais j'ai évité de m'embrigader dans un mouvement
quelconque. Pour pouvoir garder
mon indépendance et ne pas finir en vieille groupie dans un
ashram. Cela peut paraître tentant, mais ce n'était pas ma
tasse de thé. Je souhaitais surtout satisfaire une curiosité
purement intellectuelle, en échappant à toute emprise.
Par exemple, à
Pondichéry, où je compte situer une prochaine intrigue,
Auroville n'est pas ce qui m'attire le plus.
Pondichéry.com : comment avez-vous eu l'idée de créer cet univers de
Doc ?
C'est sans doute
la conjonction d'un vif intérêt pour l'Inde et aussi pour la
littérature policière. D'une part, il y a beaucoup à dire sur
l'Inde. D'autre part, presque tout le monde a eu envie un jour
ou l'autre d'écrire un polar. Qui n'en a pas un dans ses
tiroirs ?
J'avais pour ma
part écrit des articles sur l'Inde dans différentes revues,
mais il s'agissait toujours de commandes, de sujets plus ou
moins imposés, d'une teneur et d'une longueur déterminées. J'étais
donc prisonnière d'un cadre et ne pouvais donner libre cours à
ma fantaisie, encore moins rendre ma vision personnelle de
l'Inde. Un jour, devant écrire sur la vie d'un personnage
indien hors du commun, j'ai demandé à ses fils si je pouvais
"broder" un peu en ajoutant quelques détails
imaginaires. Ils en ont été si horrifiés que je m'en suis
tenuee à la réalité (qui, à vrai dire, suffisait largement),
mais cette fois encore j'ai éprouvé une certaine frustration,
dont mes romans m'ont guérie depuis.
Quant aux livres
noirs, j'y suis venue assez tardivement. Non pas parce que je
les considérais comme un genre littéraire méprisable - on dit
à juste titre que tous les genres se valent -, mais parce que
je n'avais eu entre les mains que des histoires d'espionnage qui
ne me branchaient pas. Puis, je suis tombée, il n'y a pas si
longtemps, sur les livres de David
*Goodis, aux personnages
profondément malheureux, où tout est intériorisé et
c'est alors que je me suis mise à lire systématiquement
tous les genres de polars. Hammett,
A.
Christie, J.H.
Chase, Van
Dine, Stout,
Van de Wetering, Stanley Gardner,
Ellroy,
Harvey,
Crumley, P. Cornwell,
P.
Highsmith, P.D. James etc... Et, bien sûr,
ceux desquels je me rapproche le plus, les polars dits
ethnographiques de Van
Gulik, Upfield,
Hillerman,
Kemelman.
Quand j'ai lu pour la première fois un livre de H.R.F.
Keating,
avec son inspecteur indien, j'ai failli laisser tomber le mien.
Mais j'ai fini par me dire qu'il devrait y avoir de la place
pour plusieurs enquêteurs indiens...
(*
en cliquant sur les liens vous accédez aux ouvrages des auteurs
cités)
Si j'ai choisi
un brahmane comme détective, c'est parce que je les connais un
peu. Mes professeurs étaient tous brahmanes et je les ai
beaucoup écoutés et observés. En revanche, ma connaissance de
la mafia et des gangsters est plus limitée, et je le regrette
car j'aurais eu du plaisir à écrire des scènes de bas-fonds
et surtout de bars, dont j'adore l'ambiance. J'aurais donc
logiquement dû choisir un type déjanté et asocial. Mais je
dois être un peu maso, puisque j'ai choisi un héros qui ne
boit pas, ne fume pas, ne fréquente pas ces endroits...
Pondichéry.com : Comment inventez-vous les intrigues ?
Au début, je
pensais les trouver dans des faits divers. J'ai feuilleté en
vain tous mes carnets de voyage, où j'avais noté des faits
surprenants, collé des photos et des articles de journaux.
Finalement, c'est plutôt l'atmosphère d'une ville qui
m'inspire une intrigue. C'est l'impression que j'en ai tirée
qui tient lieu de déclic et cela se vérifie pour chaque livre.
On m'a dit que Rififi à Ooty pourrait se dérouler dans la
Creuse. Peut-être à cause du personnage du guérisseur, mais
pour moi cela ne pouvait avoir lieu qu'à la montagne, avec des
Anglais et dans une atmosphère post-colonialiste. L'entraînement
venant, je devrais pouvoir écrire même sur des villes
inconnues, mais j'en doute.
Pondichéry.com : Quelle technique utilisez-vous pour écrire ?
Aucune. Je n'ai
pas besoin de m'isoler ou de m'enfermer. J'ai toujours eu
l'habitude de travailler avec des gens et du bruit autour. Je
n'ai pas de plan, ou plutôt il change souvent. Pas d'horaires
non plus, je peux arrêter plusieurs jours. Pas de véritables
contrainte avec mon éditeur, très compréhensif. Je livre en
gros un livre par an..
Pondichéry.com : Pourquoi l'ayurveda est-il toujours présent dans vos
romans ?
(voir
la rubrique "ayurveda"de
pondichery.com)
Plusieurs de mes
enseignants étaient eux-mêmes médecins ayurvédiques et de
nombreux textes étudiés avec eux faisaient référence à
cette médecine traditionnelle. Puisque Doc, le médecin,
possède un diagnostic sûr, on peut imaginer que Doc, le
détective, a de même un flair infaillible pour les histoires
policières. Avec l'ayurveda, je peux me permettre des notations
souvent amusantes ou étonnantes pour qui ne connaît pas cette
discipline.
Pondichéry.com : Pourquoi la musique ?
(voir
la rubrique "musique")
La musique est
indissociable de l'Inde et je suis folle de musique indienne
depuis toujours. C'est même ce qui m'a amenée en Inde la première
fois. J'ai assisté à de multiples concerts à Madras, dans de
petites salles de quartier, où se produisaient aussi bien des
musiciens connus que des inconnus. Cette musique carnatique du
Sud m'a emballée d'emblée, mais je n'ai connu que plus tard la
musique classique du Nord, hindoustanie. Bien qu'elles soient très
différentes, ne serait-ce que rythmiquement, je les apprécie
maintenant à égalité. Il fallait donc que je m'offre le
plaisir de décrire des concerts et aussi que Doc soit un mélomane
et aime des musiciens comme Subramanian, Ramani, Chaurasia,
Sultan Khan, Bismillah Khan ou des chanteurs comme Malik Arjun
Mansur, Ajoy Chakravarty, Sheila Dhar, Girija Devi... pour n'en
citer qu'une infinité.
Pondichéry.com : pourquoi le kalaripayatt ?
(voir la rubrique
"kalaripayat")
En tant que
paisible brahmane, mon héros ne pouvait décemment pas se
promener armé. J'ai donc transposé : il est armé de son seul
parapluie et de sa technique aux arts martiaux. Les arts
martiaux m'intéressent parce qu'ils exigent une grande intensité
physique mais ne sont pas que cela. La force morale compte
autant sinon plus. En Inde, ce sont les brahmanes nambûdiri du
Kerala qui depuis toujours pratiquent le kalaripayatt en même
temps qu'ils exercent la médecine. De plus, l'idée me plaît
qu'un individu à l'air digne, inoffensif, et même chétif,
puisse d'un seul coup envoyer son pied dans la figure de qui lui
cherche noise. Comme j'aime aussi l'idée d'un athlète
incognito qui bondirait d'un trottoir à l'autre, sans passer
par les clous, sous les yeux ébahis des passants.
Pondichery.com : A quand Doc au cinéma ou en bande dessinée ?
Il y a
effectivement beaucoup de mouvement, mais on ne m'a encore rien
proposé de ce genre.
Pondichery.com : Une dernière question : dans votre dernier livre,
vous parlez d'OGM. Souhaitez-vous aborder des sujets de société
?
C'est ce que je
fais sans arrêt ! Mais par touches légères, par allusions. On
en trouve sur toutes les injustices dont sont encore victimes
les femmes indiennes, sur les discriminations sociales,
raciales, religieuses, sur le travail des enfants, le racisme,
l'environnement, que sais-je encore. Quant aux OGM, c'est une réalité assez irritante pour être citée, mais
pour aller plus loin, il faudrait militer aussi contre les
barrages du Kerala et autres sujets d'actualité. Ce n'est pas
le propos de mes livres, qui sont avant tout le reflet d'une
atmosphère, une peinture de personnages et, je l'espère, une
aimable distraction. Ce ne sont ni des traités scientifiques ni
des pamphlets journalistiques. Les mœurs brahmaniques que je décris
sont fluctuantes d'une région à l'autre, et on peut imaginer
que sur un milliard, et plus, d'Indiens, il s'en trouvera
toujours un qui fera le contraire de ce qui est prescrit.
Et puis, l'Inde, ce n'est pas que les brahmanes, il s'en
faut ! N'étant pas une spécialiste de l'Inde, mais étant
simplement éprise de ce pays, je préfère au détour d'une
histoire attirer l'attention sur certains sujets préoccupants.
Pour cela, un détail est souvent plus efficace qu'un long
discours. Au lecteur de se faire une opinion, de réfléchir,
d'approfondir, s'il le souhaite. Je lui propose un voyage, avec
quelques péripéties en prime, un concert, un bon repas, une
bagarre, une citation classique, un ou deux petits meurtres...
