Où l'on apprend qu'on devrait se dandiner ainsi, sur les trottoirs de nos villes d'Europe...

À Madras les rues sont pleines de pâtisseries (image au trait)À Madras les rues sont pleines de pâtisseries...

Plus je regarde les films hindis, plus je me demande pourquoi ce genre de cinéma n'existe pas chez nous. Cinéma hindi ne signifie pas simplement cinéma en hindi, ni même cinéma indien; il s'agirait plutôt d'un genre, comme on peut parler de genre à propos du western ; mais peut-être que tout comme le western ne peut guère changer de géographie, le film hindi ne peut être inventé qu'en référence à des catégories indiennes.

Même si je ne comprends pas la langue, j'y vais pour entrevoir les rues des villes du Maharastra, les foules, les paysages, les vêtements (envie que je partage probablement avec les autres spectateurs, puisqu'on ne voit pas encore grand monde ainsi vêtu dans les rues de Delhi, et que de telles excentricités méritent le voyage). Je n'y vais pas vraiment pour rencontrer des personnages (il n'y en a finalement pas), ni même pour suivre une histoire (c'est toujours la même: la lutte contre le méchant corrompu, l'amour contrarié par les arrangements des familles, des contorsions entre hommes et femmes qui parfois ressemblent à des déclinaisons du viol...), mais plutôt pour feuilleter un immense catalogue de mode, le livre des possibles j'y vais pour m'abreuver de chansons (par la suite, dans les trains, quand le voyage dure vingt heures, je demande aux musiciens ambulants - putain! les voix qu'ils ont! - de me les rejouer, clins d'oeil des hijras, didi didi, tum zindegi, eux, c'est comme les éléphants, pardesi, pardesi, djana naihi : je les adore) et de danses (à l'aide du miroir de la chambre d'hôtel, je compare ma façon de bouger à celle d'Ajay Devgan, de Kajol, d'Aamir Khan ou de Juhi Chawla ; je vais bien finir par baragouiner deux ou trois phrases de hindi, même si la conversation se limite aux refrains des chansons de films...). J'y vais pour tapoter le rythme, les reins calés dans un fauteuil, entourée de familles gourmandes (je m'installe maintenant au balcon, puisqu'on m'a fait comprendre qu'il n'était pas très raisonnable pour une jeune femme de s'installer en bas) que j'espionne et qui en font autant, tout heureuse que je suis d'un spectacle durant trois heures.

Apparemment, le public d'ici vient pour entrevoir les rues de villes suisses. Les scènes exotiques apportent de la plus value à des films que les critiques des journaux jugent de plus en plus semblables les uns aux autres : un couple d'acteurs danse (et faut voir les danses, à la robot Mickael Jackson) sur fond de trottoirs helvêtes - une ménagère visage pâle, cabas, manteau et bas bruns approche l'air sérieux et travaille par l'effort de comprendre ce que font ces deux oiseaux à se dandiner de la sorte -, ou bien les deux oiseaux s'adressent de vibrantes déclarations à la buvette déserte d'une aiguille des Alpes, neige et télesiège, cheminée et boiseries (il paraît que la Suisse remplace le Cachemire, actuellement peu propice aux tournages pour cause d'activité guerrière)

Plus je regarde les films hindis, plus je trouve qu'on devrait se dandiner ainsi, sur les trottoirs de nos villes d'Europe (en Inde, il n'y a pas de trottoir)

La même impression ludique m'avait saisie l'été dernier dans une galerie parisienne (la galerie Anne de Villepoix), à la découverte d'une séquence video tournve par une artiste britannique ou américaine dont je ne me rappelle plus le nom. La bande consistait en un long (une vingtaine de minutes) et unique plan fixe de la jeune femme dansant face à la caméra, sans qu'on n'entende le son (du moins dans mon souvenir) en plein milieu d'une arcade commerciale, offerte aux regards des passants, plutôt amusés de cette danse de boîte de nuit de plus en plus endiablée et toujours silencieuse. J'étais ressortie de la galerie avec un rythme dans la tête, un mouvement une contagion, marchais dans les rues de Paris avec cette petite malice en moi.

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